Les moines bénédictins martyrs

d'El Pueyo

Un pont spirituel

au-dessus des Pyrénées

par le Frère Thomas-Marie Gillet, op

Deuxième partie

 

Éclipse et Restauration

Les ténèbres de la Révolution

 

Il nous faut maintenant faire un bon dans le temps pour découvrir la première pierre de ce pont spirituel dressé de part et d'autre des Pyrénées entre la France et l'Espagne. Nous reprenons notre aperçu historique au début de l'époque moderne.

L'esprit des Lumières et l'idéologie des révolutionnaires français les plus extrémistes, celle des « Enragés », se propagent alors dans toute l'Europe durant les dernières années du XVIIIe siècle et jusqu'au milieu du siècle suivant. Il y a, plus ou moins affirmé, le désir réel de détruire toute trace du « monde ancien » non seulement par l'instauration de la République mais aussi par l'instauration d'une philosophie et d'une « religion » néo-païenne qui conduit inévitablement à l'anti-christianisme, à l'anti-cléricalisme, et est donc cause de persécutions´pour les membres de l'Église. C'est le temps des divisions (souvenons-nous de la mise en place en France de la Constitution Civile du Clergé en 1790), des discriminations de toutes sortes, des suppressions des communautés religieuses et de l'exil forcé de leurs membres.

L'Espagne est particulièrement touchée au moment de la Première Guerre Carliste (1833-1840) : une guerre civile entre conservateurs et libéraux centrée autour de la succession du roi Ferdinand VII et opposant, d'un côté les partisans de l'Infant Don Charles de Bourbon (l'équivalent espagnol du prénom "Charles" étant "Carlos", on attribua le nom de « carliste » à ce parti), frère du roi Ferdinand, de l'autre ceux de l'Infante Isabelle (fille du roi Ferdinand) et de sa mère, la reine Marie-Christine, assumant alors la charge de régente. En septembre 1835, la reine Marie-Christine nomme le libéral Juan Álvarez Mendizábal comme premier ministre, dans l'espoir que ce choix politique mettra un terme rapide à la guerre.

Le programme de Mendizábal comporte essentiellement trois aspects : mettre fin à la guerre civile, rétablir la stabilité économique en éliminant la dette publique, et enfin la mise en place de mesures anti-cléricales. Échouant assez lamentablement sur les deux premiers aspects de ce programme, il ne ménage pas ses efforts contre l'Église : 1835, suppression de tous les couvents de moins de 12 religieux ; février 1836, confiscation des biens de l'Église ; juillet de la même année suppression de toutes les congrégations, expulsion ou dispersion des moines et des religieux. En novembre 1836 les moines de Saint-Dominique de Silos quittent donc leur abbaye et la laisse à l'abandon. En France et en Espagne le même constat s'impose alors : la vie religieuse s'est éclipsée de la société...

L'infant Charles de Bourbon

La reine Marie-Christine (Régente)

La reine Isabelle II

Juan Álvarez Mendizábal

Le rétablissement de la vie bénédictine,

mouvement de la France...

Quand cette éclipse spirituelle s'abat sur l'Espagne, la France la subit depuis déjà une quarantaine d'années. Il y a bien eu l'éclaircie du Concordat de 1801, mais seules sont autorisées à reprendre vie les congrégations éducatives ou hospitalières compte-tenu du service collectif qu'elles rendent dans une société où l'État n'a pas encore les moyens d'assumer cette charge. Les communautés religieuses contemplatives et missionnaires sont encore interdites. C'est l'audace de l'Esprit suscité chez un de ses prêtres qui va dénouer, non sans heurt, la situation. Ce « serviteur fidèle » est Dom Prosper Guéranger (ndr : son procès en béatification a été officiellement ouvert le 21 décembre 2005 par l'évêque du Mans, Mgr Jacques Faivre). Prêtre du diocèse du Mans, il est profondément marqué durant ces années d'études et les premières années de son ministère par l'enseignement des Pères de l'Église et la question liturgique. Ce sont ces deux passions qui vont lui donner l'intuition et le désir de refonder en France l'Ordre de Saint-Benoît supprimé durant la Révolution. Le 11 juillet 1833, la vie monastique reprend officiellement à Solesmes, ancien prieuré bénédictin que Dom Guéranger avait acquis à cette fin l'année précédente. La vie à Solesmes est réglée selon la Règle de Saint Benoît et les Constitutions des Frères Mauristes, branche bénédictine réformée instituée au XVIIe siècle pour insister sur la dimension à la fois contemplative et intellectuelle de la vie des moines. Le 14 juillet 1837 la restauration de l'Ordre est approuvée par le pape Grégoire XVI : le prieuré de Solesmes est institué comme abbaye et Dom Guéranger en devient le premier abbé ainsi que le premier supérieur de la Congrégation française de l'Ordre de Saint Benoît (qui prendra plus tard le nom de Congrégation de Solesmes). Ce renouveau et cet enthousiasme, comme aux premiers temps de l'Église, ne va pas tarder à porter du fruit. En 1852, le Cardinal Pie, évêque de Poitiers rachète le prieuré de Ligugé et en 1853, il demande à Dom Guéranger de rétablir ici, sur les lieux-mêmes d'une des plus anciennes fondations monastiques due à Saint Martin, la vie contemplative bénédictine. Quatre moines de l'abbaye de Solesmes viennent donc s'installer sur les rives du Clain. Le titre abbatial est ici restauré en 1856 par le bienheureux pape Pie IX. L'abbaye Saint-Martin de Ligugé connaît alors le même essor que son Abbaye-Mère : deux nouvelles fondations se font à Paris, l'abbaye Sainte-Marie (aussi appelée Abbaye de la Source, 1893) et sur le territoire de l'actuelle commune de Rives-en-Seine, en Normandie, l'abbaye de Saint-Wandrille (1894). Et ce fleurissement de vie spirituelle allait bientôt aussi traverser les frontières, être semé au-delà des Pyrénées...

… vers l'Espagne

En effet dans les années 1880, après la Troisième Guerre Carliste, l'Espagne retrouve pour un temps, la paix civile et religieuse. Alphonse XII, dit « le Pacifique » (sous son règne le conflit carliste prend définitivement fin et sa figure devient symbole d'unité et de réconciliation nationale après les périodes de troubles des années 1868-1874, celles du « Sexenio Democrático » et de la Première République), souhaite ardemment le renouveau religieux et spirituel de son royaume. Il mandate son gouvernement pour ce faire et travailler à la restauration de la vie monastique et religieuse. C'est ainsi que le 19 décembre 1880, après là aussi une quarantaine d'années d'abandon, et alors qu'en France le climat politique fait craindre à nouveau des expulsions, avec la bénédiction de Dom Charles Couturier, abbé de Solesmes, premier successeur de Dom Guéranger, Dom Joseph Bourigaud, abbé de Ligugé, se rend à Silos afin que l'abbaye Saint-Dominique reprenne et retrouve sa vocation originelle de prière, de contemplation, l'éclat spirituel qu'elle n'aurait jamais du perdre et puisse, le cas échéant, servir de lieu de repli pour les moines français... Accompagné de deux de ses collaborateurs, Dom Bourigaud, installe dans ce qui reste de la grande abbaye médiévale une petite communauté de sept frères : D. Gourbeillon, D. Pradié, D. Plaine, D. Aubry, D. Viaud, D. Froment, D. Lenain. Il place à la tête de la communauté Dom Alphonse Guépin, prieur puis premier abbé de Silos lorsque le titre abbatial sera restauré en 1894 (conformément aux dispositions du concordat de 1851, Dom Guépin dut être naturalisé espagnol et adopta le prénom "Ildefonso"). L'abbaye de Silos reprend vie, les vocations affluent même et seront le terreau d'un futur noviciat à Ligugé. Un an après la réinstallation des moines, à l'occasion de la première célébration de la solennité de Saint Dominique de Silos, le 20 décembre 1881, voici le compte-rendu que Dom Guépin fait à Dom Bourrigaud sur la situation. Les murs sont rebâtis : « Depuis un an, le travail n'a été interrompu que par les dimanches et les jours de fêtes, et nos braves Castillans l'ont mené avec une énergie et une activité qui n'ont rien laisser à désirer. Peu à peu les ruines sont relevées ; le chapitre, le réfectoire, la cuisine, la bibliothèque ont été restaurés et peuvent suffire à cinquante moines. Peu à peu chacun d'entre nous a pu être mis en possession d'une cellule[...] . Peu à peu les divers services du monastères s'organiseront ; nous sommes encore bien loin du but, hélas ! mais Dieu a fait pour nous de telles merveilles que nous ne doutons pas de sa miséricorde. » Le témoignage des frères interpelle et attire : « Comme vous le savez, Révérendissime Père, depuis que Dieu a rappelé à lui notre frère Martin, c'est le Père Eliacin Viaud, qui, malgré ses soixante ans et le rang qu'il a tenu autrefois dans le monde, fait de ses mains la cuisine pour toute la communauté. Il était temps qu'il eût non seulement un aide, mais surtout un élève capable de le relever bientôt dans son poste de dévouement. Juan Ebrero s'est présenté, et nous espérons que cet excellent enfant, plein d'application et de bonne volonté, sera bientôt en mesure d'accommoder notre morue et nos pois chiches. Juan Ebrero, ancien enfant de chœur de Fray Sisebuto, le dernier moine curé de Silos, n'a pas quitté le service de l'Église. On peut dire qu'il a grandit sous l'aile de Saint Dominique, et sa piété nous fait espérer qu'il se formera promptement aux vertus religieuses. Il a attiré à sa suite un de ses compagnons de la sacristie, Juan Santa Maria, le fils du maître-maçon Marcellino, robuste jeune homme de 21 ans, que nous donnons au frère Jean de Solesmes dans l'espoir d'en faire un bon jardinier. Notre digne ami, l'archiprêtre de Lara, Don Vicente Robrado Badillo, qui nous a rendu depuis un an de si inappréciables services, nous a envoyé notre troisième postulant, Ipolyto, dont nous voudrions faire un boulanger. Enfin un enfant de seize ans, qui travaille depuis un an comme menuisier dans la maison, a remué ciel et terre pour y entrer en qualité de postulant convers. Pendant longtemps nous l'avons laissé faire sans prendre au sérieux ses bons désirs ; mais à la fin, il a fallu céder et le recevoir avec les trois autres. Que Dieu bénisse ces chers enfants et en fasse de bons moines ! » La liturgie enfin achève la splendeur de la restauration, le chœur des moines fait résonner le chant grégorien et le cœur des fidèles s'enflamme : « De l'église nous sommes descendus dans cet incomparable cloître marqué au sceau du génie et de la sainteté de saint Dominique qui l'a bâtit. En le parcourant, nous chantions les hymnes contemporaines de ce vénérable monument, composées en l'honneur de notre saint Patron, immédiatement après sa canonisation. Vous avez du entendre de Ligugé la voix vibrante de notre vénérable Père Jean faisant retentir avec enthousiasme ces strophes du XIe siècle, simples et rudes, mais dans lesquelles la foi et la prière s'exprime avec une saisissante éloquence. Nous avons fait une première station devant la madone colossale qui trône en souveraine à l’extrémité, du côté du cloître où fut d'abord enterré saint Dominique ; puis, en rentrant à l'église, une seconde dans la chapelle du saint devant ses reliques, où nous avons chanté le répons, Sanctissime, que nos devanciers, les moines de la congrégation de Valladolid, avaient appris à nos bons habitants de Silos et que nous avons à notre tour retrouvé sur leurs lèvres. »

Le Roi Alphonse XII le Pacifique

Dom Bourigaud, Abbé de Ligugé

La communauté de Silos avec Dom Guépin, le 1er abbé au 19e siècle

Et « c'est au fruit qu'on reconnaît l'arbre » (Mt. 12, 33)

Cet élan de refondation s'est poursuivi et depuis lors la vie bénédictine continue de fleurir d'un versant à l'autre des Pyrénées. Les moines de l'abbaye Saint-Martin de Ligugé ne se sont pas contentés de restaurer la splendeur monastique de Saint-Dominique de Silos. En 1896, ils restaurent de même sous la forme d'un prieuré sous leur propre juridiction, l'ancien monastère Notre-Dame-de-La-Cogullada (près de Saragosse, Aragon). Ce prieuré sera actif jusqu'à la veille de la Guerre Civile en 1934 et nous verrons de quelle manière il peut être considéré comme la pierre angulaire de cette passerelle de spiritualité bénédictine entre la France et l'Espagne que nous essayons de retracer, grâce aux moines qui y ont vécu ou qui y ont été formés, véritables « pierres vivantes ». Une fois retrouvée son autonomie, le monastère Saint-Dominique de Silos a lui aussi brillé des feux de la mission dans la fondation du prieuré Notre-Dame-de-Montserrat à Madrid ou bien encore dans la restauration de l'Abbaye du Saint-Sauveur de Leyre (Navarre) en 1954. L'abbaye compte également aujourd'hui des fondations au Mexique et en Argentine. Nous clôturons donc ce premier ensemble de notre récit historique et spirituel avec la première partie du pont de charité évangélique et monastique jeté au-dessus des Pyrénées depuis la France vers l'Espagne. Nous allons dans les deux dernières parties évoquer la seconde part de cet ouvrage, qui en est finalement le centre, celui de l'Espagne vers la France : à nouveau dans les ténèbres, la grâce va jaillir à travers le martyr de Dom Mauro Palazuelos Maruri et de ses 17 compagnons moines bénédictins de l'abbaye Notre-Dame de El Pueyo. Mais avant que d'évoquer la figure de ces bienheureux, deux mentions finales pour élever nos âmes et nos cœurs. D'abord la prière pour demander la béatification de Dom Prosper Guéranger et obtenir des grâces à son intercession : Dieu, notre Père, ton serviteur Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, attentif à l'Esprit Saint, a permis à une multitude de fidèles de redécouvrir le sens de la liturgie, source du véritable esprit chrétien. Que son dévouement à la Sainte Église et que son amour filial envers la Vierge Immaculée, puisés dans le mystère du Verbe Incarné, soient une lumière pour les chrétiens de notre temps. Daigne, Seigneur, nous accorder la faveur que nous demandons par son intercession, afin que sa sainteté soit reconnue de tous et que l'Église nous permette au plus tôt de l'invoquer comme l'un de tes bienheureux et de tes saints. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen.

Ensuite le texte d'un sonnet du poète Gerardo Diego (1896-1987) qui a fait passer l'abbaye Saint-Dominique de Silos à la postérité dans le domaine de la culture universelle, « Le Cyprès de Silos ». En effet, à leur arrivée à Silos en 1880, les moines de Ligugé plantent un cyprès dans le cloître de l'abbaye dont il allait devenir l'emblème. Le 4 juillet 1924 Gerardo Diego voyage avec trois amis dans la région et ils rejoignent l'abbaye pour y être héberger l'espace d'une nuit. Le lendemain matin en quittant les lieux, il laisse sur les pages du livre-d'or de l'abbaye un sonnet composé durant la nuit, fruit de sa propre contemplation, de son inspiration, à l'ombre de cet arbre :

Le Cyprès de Silos

Source élancée d'ombre et de rêve / Qui effarouche le ciel de ta lance, / Jaillissement qui atteint presque les étoiles / Embobiné sur toi-même dans un étrange effort,

Paratonnerre lyrique des rêveries, / Flèche de foi, javeline d'espérance, / Aujourd'hui est venue jusqu'à toi, des rives de l'Arlanza, / Pérégrinant au hasard, mon âme sans maître.

Quand je t'ai vu, esseulé, doux, ferme, / Quels angoissants désirs j'ai ressenti de me diluer / Et d'aller plus haut, brisé en purs cristaux, comme toi,

Noire colonne aux aiguilles effilées, / Exemple de délires verticaux, Cyprès muet dans la ferveur de Silos

 

En novembre 1997, le Père Abbé de Silos, Dom Clemente Serna González accompagné de M. Domingo de Silos Manso, oblat laïc de la même abbaye, se rendirent à Solesmes et à Ligugé pour rendre hommage à leurs Pères Fondateurs. Dans le parc de chacune de ces deux abbayes fut alors plantée une bouture du fameux cyprès de Silos rendant ainsi visibles et concrets les liens spirituels qui unissent désormais depuis plus de 140 ans les moines d'Espagne et de France.

Le cyprès de Silos à l'abbaye de Ligugé

Première partie.

Introduction et aperçu succinct de la présence des bénédictins en Espagne de l'époque wisigothique à l'époque moderne.

Disciples de saint Benoît de Lorbán à Silos

Dans son homélie prononcée à l'occasion de la commémoration œcuménique des "Témoins de la Foi du XXe siècle" au Colisée durant le Jubilé de l'an 2000, le pape saint Jean-Paul II notait : « Au cours du vingtième siècle, peut-être plus encore que dans les débuts du christianisme, très nombreux ont été ceux qui ont témoigné de la foi au milieu de souffrances souvent héroïques. Combien de chrétiens, dans chaque continent, au cours du vingtième siècle, ne sont-ils pas allés jusqu'à payer de leur sang leur attachement au Christ ! Ils ont subi des formes de persécutions anciennes et nouvelles, ils ont fait l'expérience de la haine et de l'exclusion, de la violence et de l'assassinat. De nombreux pays d'antique tradition chrétienne sont redevenus des terres où il en coûtait de rester fidèle à l'Évangile.[…] Beaucoup ont refusé de se plier au culte des idoles du vingtième siècle et ont été sacrifiés par le communisme, par le nazisme, par l'idolâtrie de l'État ou de la race. Beaucoup d'autres sont tombés, au cours de guerre ethniques ou tribales, parce qu'ils avaient refusé une logique contraire à l'Évangile. Certains sont morts parce que, suivant le modèle du Bon Pasteur, ils ont voulu rester avec leurs fidèles, en dépit des menaces. Dans chaque continent, tout au long de ce siècle, ce sont levées des personnes qui ont préféré être tuées plutôt que de faillir à leur mission. Des religieux et des religieuses ont vécu leur consécration jusqu'à l'effusion du sang. Des croyants, hommes et femmes, sont morts en offrant leur vie par amour pour leurs frères, particulièrement les plus pauvres et les plus faibles. Bien des femmes ont perdu la vie pour défendre leur dignité et leur pureté. » « De nombreux pays d'antique tradition chrétienne sont redevenus des terres où il en coûtait de rester fidèle à l'Évangile. » Ce fut le cas de l'Espagne et c'est à un aperçu de ce triste état de fait, une relatio brevis du témoignage rendu au Christ jusqu'à l'effusion du sang par les moines bénédictins du monastère Notre-Dame d'El Pueyo durant la Guerre Civile de 1936 auquel cet exposé voudrait contribuer. Leur témoignage n'est pas, nous le verrons, sans répercussion spirituelle de ce côté-ci des Pyrénées, puisque des liens se sont tissés, dans l'histoire récente, entre les bénédictins français, plus précisément ceux de la Congrégation de Solesmes et du monastère Saint-Martin de Ligugé, et les bénédictins espagnols. Mais avant-tout de manière préliminaire il nous faut retisser les liens des fils de l'Histoire.

Implantation des bénédictins dans la Péninsule Ibérique

La vie religieuse contemplative semble s'être introduite en Espagne comme dans le reste de l'Europe actuelle d'abord sous sa forme anachorétique à partir de la fin du IVe siècle et au Ve siècle. C'est au siècle suivant, durant la période wisigothique, que certains ermites choisissent de se rassembler, de vivre sous le mode cénobitique, et dès lors de constituer des communautés monastiques. La présence bénédictine en Espagne pourrait donc remonter à cette époque mais les premiers témoignages historiques sûrs sont plutôt datés de la fin du VIIIe siècle voir du début du IXe siècle. Ainsi un des premiers monastères implantés sur la Péninsule serait celui de Lorbán, situé entre les fleuves Miño et Duero, au nord-ouest de l'ancien royaume de Léon (actuel nord du Portugal) dont le premier abbé aurait été un certain moine prénommé Eugène. De manière certaine, un manuscrit fait état d'une donation du roi Ramiro Ier à Jean, abbé de Lorbán, en l'an 848. D'autres documents similaires renseignent sur les fondations, à la même époque et plus tard, dans la même région, des monastères de Sainte-Marie de Barreto en 842, ou encore celui de Sainte-Marie de Salceda, près de Tuy, en 927. Plus tard encore à la fin du Haut Moyen-Âge, autour de l'an 1000, suivront, parmi d'autres, les fondations, des monastères de Peñalba, Saint-Michel-du-Mont (San Miguel de la Escalada), ou bien des monastères aux fondations peut-être plus anciennes se feront connaître comme le monastère de Saint-Pierre-des-Roches (San Pedro de Rocas ; des ermites auraient fondé ici une première communauté autour de 573), etc.

San Pedro de la Rocca

Monastère de San Pedro de la Rocca

L'abbaye de Silos, saint Dominique

Ceci étant posé, l'un des plus beaux joyaux et certainement le plus connu des monastères bénédictins d'Espagne, même si bien d'autres ont marqué l'histoire et la spiritualité ibérique comme celui de Notre-Dame de Montserrat, en Catalogne, par exemple, ce joyau à nos yeux donc, demeure probablement le monastère Saint-Dominique de Silos. Ce monastère qui au moment de sa fondation portait le patronage de saint Sébastien aurait une origine ancienne mais ces premiers temps ont été occultés par les invasions musulmanes à la même époque. Il faut attendre le Xe siècle pour que la communauté puisse retrouver un certain équilibre et un certain essor malheureusement encore précaires compte-tenu des raids continuels du calife Al-Mansur (Almanzor) en Castille. Ces raids touchent pendant encore longtemps tous les royaumes chrétiens du nord. De même le jeu de possibles alliances entre chrétiens et musulmans, les oppositions idéologiques ou politiques dans les royaumes chrétiens, ne favorisent pas l'établissement stable de communautés monastiques. En 1041, le moine Dominique, prieur du monastère Saint-Émilien (San Millán) de la Cogolla, est obligé de fuir la Navarre à cause des persécutions dont il est victime de la part du roi. Il trouve alors refuge en Castille, auprès du roi Ferdinand Ier qui lui confie la charge de rétablir l'antique splendeur du monastère Saint-Sébastien et de lui donner une nouvelle impulsion spirituelle et missionnaire. C'est sous l'abbatiat de Dominique qu'est construite la magnifique église romane avec ses trois nefs et ses cinq absides, consacrée par son successeur Fortunat en 1088. Le cloître demeure encore et est la cause principale de la renommée du monastère.

Dominique vécut ici le reste de sa vie donnant le témoignage d'une vie contemplative extraordinaire et d'une charité sans borne envers tous et en particulier envers les plus pauvres. Bien avant sa mort on a recours à lui pour le conseil spirituel et la prière d'intercession. Sa légende rapporte qu'il obtint la libération miraculeuse de nombreux prisonniers, esclaves chrétiens des Sarrasins, ce qui lui valut le surnom donné par ses contemporains de « nouveau Moïse ». Il reçoit l'annonce de son retour au Père dans une vision de la Vierge Marie : « J'ai passé toute la nuit avec la Reine des Anges, dit-il un jour à ses frères. Elle m'a invité à me rendre près d'elle dans trois jours ; je vais donc aller bientôt au céleste festin où elle me convie ». Et en effet, il tombe malade au même moment et trois jours plus tard il quitte paisiblement cette vie pour prendre sa place au festin des Noces de l'Agneau, le 20 décembre 1073 (c'est à cette date, comme le veut la tradition, qu'est inscrite au martyrologe romain la mémoire de saint Dominique de Silos). Il est enterré dans le cloître de l'abbaye et sa tombe devient rapidement un haut-lieu de pèlerinage. Une fois que l'abbé Dominique est canonisé les moines du monastère Saint-Sébastien le choisissent comme patron, le monastère prend alors le nom sous lequel on le connaît aujourd'hui.

Notons enfin cette providentielle coïncidence : parmi les premiers pèlerins sur le tombeau de Dominique, ou tout-au-moins les premières personnes à avoir reconnu sa sainteté, on retient surtout le nom de la bienheureuse Jeanne d'Aza, épouse de l'hidalgo Don Ferdinand de Guzmán. Elle confie son troisième enfant à naître à son intercession. C'est un fils, le troisième qui vient réjouir son foyer. En reconnaissance au saint de Silos Jeanne lui donnera le prénom de Dominique. Cet enfant allait aussi connaître un fabuleux destin : Dominique de Guzmán sera le fondateur au début du XIIIe siècle de l'Ordre des Prêcheurs, les Dominicains, religieux et prêtres envoyés en mission, comme jadis les Apôtres, pour propager la Bonne Nouvelle, contribuer à l'approfondissement de l'enseignement de l'Église, d'abord dans le sud de la France touché par le développement de l'hérésie cathare, puis très rapidement, dans le monde entier...

Nous terminons ici cette première partie et nous ne poursuivrons pas plus avant l'histoire de l'Ordre de Saint-Benoît en Espagne entre le XIIe siècle et jusqu'au XVIIIe. Nous avons relaté les prémices de l'épopée bénédictine espagnole, présenté la figure de Saint Dominique de Silos et l'abbaye qu'il a contribué à refonder pour mieux découvrir ce que sera la première pierre du pont spirituel entre les deux versants des Pyrénées que nous nous proposons de mettre en lumière : la restauration de la même abbaye par les moines français de l'abbaye Saint-Martin de Ligugé à la fin du XIXe siècle.

Le cloître de Saint Domingo de Silos

Les deux Dominique

Le tournant bénédictin

par le Frère Antoine-Frédéric

III. Les débuts de l’époque carolingienne : les conciles réunis sous l’autorités des princes Carloman et Pépin.

En 742, un concile réunissant des évêques de Germanie à l’initiative de Carloman, fils aîné de Charles-Martel, prince et maire du palais de la partie orientale du royaume franc, sous la présidence du légat du pape Boniface stipule dans son septième et dernier canon : « Que tous les moines et toutes les servantes de Dieu moniales s’efforcent de vivre, ordonner et gouverner leur propre vie selon la règle de saint Benoît. » Pour comprendre le sens et la portée de la prescription il est nécessaire de la remettre dans son contexte historique et pour cela présenter les principaux acteurs du concile au cour duquel elle fut énoncée. Cette prescription doit certainement beaucoup au légat du pape Boniface. Celui-ci est un effet un moine bénédictin anglo-saxon. Né vers 680 dans une famille chrétienne du Wessex, Wyifrid, de son nom de baptême fut offert par son père au monastère d’Exeter alors qu’il avait sept ans. Il passa ensuite du monastère d’Exeter à celui de Nursling où il devint responsable de l’école. Désireux de devenir missionnaire dans la tradition du monachisme anglo-saxon et irlandais il se rendit d’abord en Frise auprès de saint Willbrord, un autre moine anglo-saxon missionnaire. Puis, en 722, il reçut du pape Grégoire II, en même temps que son nouveau nom de Boniface, une mission d’évangélisation en Germanie avec le titre d’évêque sans siège fixe. Boniface évangélise la Hesse et la Thuringe en s’appuyant sur des moines et des moniales bénédictins anglo-saxons. En 732, le pape Grégoire III, successeur de Grégoire II, élève Boniface au rang d’archevêque avec pour mission d’établir une hiérarchie ecclésiastique en Germanie ce qui impliquait à la fois rétablir des évêques en Bavière et créer de nouveaux sièges épiscopaux en Hesse et en Thuringe. Dans sa mission d’évangélisation puis d’organisation ecclésiastique de la Germanie, Boniface a pu compter sur le soutien du maire du palais et prince des Francs, Charles-Martel qui détient la réalité du pouvoir politique dans le monde franc sous l’autorité purement nominale d’un roi mérovingien puis après 737 en se passant même de roi. Soutien de la mission de Boniface et allié du pape, Charles-Martel, fonde sa puissance politique sur des relations féodo-vassaliques et pour assurer la fidélité de ses nombreux vassaux, il n’hésite pas à distribuer des biens d’Église en spoliant les évêchés et les monastères. Aussi, à sa mort, en 741, l’Église franque se trouve dans un état catastrophique si l’on en juge par la description qu’en donne Boniface dans une lettre au pape Zacharie. Carloman, fils aîné de Charles-martel, qui a reçu le pouvoir sur la partie orientale du monde franc, décide alors d’entreprendre une réforme de l’Église franque avec le soutien du pape Zacharie et de son légat Boniface. Il convoque pour cela le concile germanique de 742 qui entend comme on l’a vu imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales. L’année suivante, en 743, un capitulaire de Carloman promulgué à la suite d’un concile réunie à Leptinnes indique que « les abbés et les moines ont reçu la règle du saint père Benoît pour restaurer la norme de la vie régulière. » Il semble donc qu’on soit passé entre le concile germanique et celui de Leptinnes de la prescription de la pratique de la règle de saint Benoît à sa mise en application concrète. La réforme de l’Église gagne ensuite l’autre partie du royaume franc gouverné par le second fils de Charles-martel, Pépin. En 744, un concile réuni par Pépin à Soissons décrète au canon 3 « Que l’ordre des moines et des servantes de Dieu demeure stable sous la sainte règle ». À première vue, on pourrait voir dans cette prescription une reprise du canon 7 du concile germanique de 742 qui serait ainsi appliqué non plus seulement dans les domaines de Carloman, mais dans l’ensemble du royaume franc. On doit toutefois relever une différence de formulation. Là où Carloman parlait de « règle de saint Benoît », Pépin utilise l’expression « sainte règle » qui est plus imprécise. On peut la comprendre soit comme une manière de désigner la règle de saint Benoît, soit comme renvoyant à une règle monastique sans plus de précision. L’absence de référence spécifique à la règle de saint Benoît dans les documents datent de lui règne de Pépin le Bref et du début de celui de Charlemagne, les témoignages nombreux de la pratique d’une pluralité de règles dans les monastères francs à cette époque suggèrent que la « sainte règle » n’est pas obligatoirement la « règle de saint Benoît. » Il semble donc que Pépin adopte une position beaucoup plus prudente que celle de son frère concernant la réforme des monastères. Là où Carloman probablement sous l’influence du moine bénédictin Boniface entendait imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales. Pépin veut simplement s’assurer que tous les moines et moniales pratiquent une règle. Or, en 747, Carloman se retire dans un monastère ne Italie, laissant le champ libre à son frère Pépin. De ce fait il semble que le projet de Carloman et de Bonfiace d’imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales du monde franc ait été dans rapidement abandonné.

II. La première diffusion de la règle de saint Benoît de Nursie.

Si, comme nous l’avons vu, Benoît de Nursie ne peut être défini à proprement parler comme le fondateur d’un ordre monastique, on peut se demande comment sa règle s’est diffusée. La question est d’autant plus délicate qu’une quarantaine d’années après sa mort, le monastère du Mont-Cassin qu’il avait fondé et pour lequel il avait probablement rédigé sa règle fut détruit par les Lombards. Les moines chassés du Mont-Cassin s’installèrent peut-être à Rome. En tout cas, la règle de saint Benoît survécut à la destruction. Elle allait même connaître au tournant des VIe-VIIe siècles une plus large diffusion grâce à l’action du pape Grégoire Ier le Grand.

Avant d’être élu souverain pontife, Grégoire avait été moine au monastère Saint-André du Caelius qu’il avait fondé dans une demeure appartenant à sa famille. Peut-être – mais on ne peut l’affirmer – avait-t-il alors observé la règle de saint Benoit. En tout cas, devenu pape, il prend deux initiatives qui vont contribuer à sa diffusion Tout d’abord il écrit au deuxième livre de ses Dialogues, une vie de saint Benoît qui, du fait de la personnalité de son auteur, va contribuer à diffuser largement le culte d’un saint qui n’était probablement guère connu au-delà de l’Italie centrale et méridionale. Et même si Grégoire ne fait qu’une seule allusion à la règle dans ses Dialogues, la popularité de Benoît va rejaillir sur son écrit. Ensuite, Grégoire désigne comme chef de la mission chargée d’aller évangéliser le pays des Angles, un moine, le prieur de Saint-André de Caelius, Augustin qui devient le premier évêque de Cantorbéry. Par son intermédiaire la règle de saint Benoît va être diffusé en Angleterre et, comme nous le verrons, les moines bénédictins anglo-saxons joueront un rôle essentiel dans l’évangélisation de la Germanie et la diffusion de la règle de saint Benoît dans le monde franc.

Toutefois le rôle de Grégoire le Grand n’est pas seul en cause dans le succès de la règle de saint Benoît ; au viie siècle, celle-ci s’est aussi partiellement diffusée mêlée à la règle de saint Colomban dans des règles mixtes. Pour comprendre de quoi il s’agit il est nécessaire de présenter rapidement saint Colomban. Ce moine irlandais, disciple de Comgall au monastère de Bangor, est venu en Gaule vers 590 et s’est installé à Luxeuil dans les Vosges. Après y avoir passé une vingtaine d’années, il quitte les lieux alors qu’il est en conflit à la fois avec la reine Brunehaut pour des raisons politiques et avec es évêques francs à propos de la date de Pâques. Chassé de Gaule, Colomban s’installe quelques temps à Bregenz sur les rives du lac de Constance avant de fonder le monastère de Bobbio dans les montagnes entre Gênes et Milan où il meurt en 615. Colomban est l’auteur de plusieurs écrits dont une règle des moines probablement composée lors de son séjour dans les Vosges : cette règle ne comprend qu’un traité spirituel et ordo liturgique mais aucun élément sur l’organisation du monastère. Colomban s’est peut-être inspiré de la règle de saint Benoît pour son chapitre sur l’obéissance. En outre saint Colomban rédigea des pénitentiels qui contribuèrent à introduire en Gaule la pratique insulaire de la pénitence tarifée, fixant une pénitence précise pour chaque faute. L’absence de chapitre concernant l’organisation du monastère dans la règle de saint Colomban ont amené ses successeurs à chercher ces éléments ailleurs et notamment dans la règle de saint Benoît. Ainsi, lorsqu’en 632 saint Éloi fonde le monastère de Solignac qu’il place sous la juridiction disciplinaire de l’abbé de Luxeuil, il définit la règle suivie par les moines comme celle des bienheureux pères Benoît et Colomban. Le codex regularum, recueil des règles monastiques latines anciennes composé par Benoît d’Aniane au début du IXe siècle a conservé le texte de deux règles féminines rédigées au VIIe siècle où se mêlent des éléments empruntés aux règles de saint Benoît et de saint Colomban. : la regula cuiusdam patris ad virgines qui semble avoir été la règle observée au monastère d’Eboriac fondé par Burgundofare et qui est généralement attribuée à Walbert, abbé de Luxeuil à partir de 629, et la règle rédigée par Donat, évêque de Besançon pour le monastère de Jussamoutiers. Pour ce qui est de l’organisation du monastère ces deux règles suivent essentiellement saint Benoît. En revanche l’insistance sur la confession et la pénitence d’une part et la liturgie très ample d’autre part s’inspirent de la règle de saint Colomban. Il convient de noter que, dans les règles mixtes, une organisation d’inspiration bénédictine se trouve associée à une liturgie beaucoup plus développée que celle prévue par saint Benoît. C’est un élément à prendre en compte lorsqu’on évoque le tournant liturgique qu’aurait fait prendre Benoît d’Aniane au monachisme bénédictin. Il est certes vrai que l’office prévu par les coutumes rédigées par Benoît d’Aniane est sensiblement plus lourd que celui prévu par la règle de saint Benoît. Mais il est probable qu’avant même Benoît d’Aniane, dans beaucoup de monastères marqués par la tradition des règles mixtes, la liturgie comprenait déjà de nombreux ajouts par rapport à la règle de saint Benoît de Nursie.

Abbaye de Luxeuil

I. Préliminaires : Quelques considérations sur saint Benoît de Nursie et sa règle.

 

 

Avant de nous intéresser à ce que nous avons appelé le tournant bénédictin du monachisme occidental, il est nécessaire de revenir brièvement sur la figure de référence du monachisme bénédictin, saint Benoît de Nursie et sur la règle qu’il a écrite. La mémoire liturgique de saint Benoît de Nursie tend à le présenter comme le fondateur d’un ordre religieux – et même le plus ancien des ordres religieux – l’ordre de saint Benoît (O.S.B.) autrement dit les Bénédictins. Or cette présentation est quelque peu artificielle. Benoît de Nursie n’a probablement jamais eu l’intention de fonder un ordre religieux. Il est vrai qu’il n’existait pas d’ordre religieux – du moins comme nous l’entendons aujourd’hui ‒ au temps de saint Benoît, au VIe siècle. Les premiers ordres religieux véritablement structurés (Cisterciens, Prémontrés, Templiers) ne sont apparus qu’au XIIe siècle et ce n’est qu’au XIIIe siècle que ce mode d’organisation de la vie religieuse s’est imposé sous l’égide de la papauté.

Benoît de Nursie a certes fondé plusieurs monastères mais il ne semble pas qu’il ait établi une structure pour les réunir. Il ne semble pas notamment qu’après la fondation du Mont-Cassin, il ait gardé des contacts avec ses premières fondations autour de Subiaco. La règle qu’il a écrite insiste sur l’autonomie de chaque monastère et n’envisage aucune superstructure réunissant des monastères ni aucune autorité supérieure à l’abbé sinon la possible intervention de l’évêque du lieu. Benoît de Nursie n’est donc pas le fondateur d’un ordre religieux mais un abbé charismatique, qui, d’après son biographe, le pape Grégoire le Grand, a accompli de nombreux miracles, et aussi l’auteur d’une règle monastique.

Sur ce point aussi il est bon d’apporter quelques précisions. La période allant de la fin du IVe siècle au début du VIIe siècle est marquée par la rédaction de nombreuses règles monastiques en Occident. Si les règles les plus anciennes –, la règle de saint Pacôme et la règle de saint Basile ‒ ont été écrits en Orient, c’est en Occident que ce genre littéraire s’est surtout développé. J’emploie à dessein l’expression « genre littéraire » pour bien montrer que la rédaction des règles monastiques obéit à certains critères et que leurs auteurs s’inspirent, notamment quand il s’agit de règles relativement tardives comme la règle de saint Benoît rédigée dans le second quart du vie siècle, des œuvres de leurs devanciers. Ainsi saint Benoît de Nursie a beaucoup emprunté à une règle anonyme écrite probablement en Italie du sud dans le premier quart du VIe siècle, la Règle du Maître, caractérisée par sa très grande prolixité, c’est de loin la plus longue des règles monastiques anciennes conservées. Benoît de Nursie ne s’est pas toutefois contenter d’abréger la Règle du Maître. Il en a modifié certains aspects : ainsi, pour la désignation de l’abbé, il a remplacé la procédure du choix d’un successeur par l’abbé juste avant son décès, par celle de l’élection. Surtout il a eu recours à des éléments de la tradition monastique ignorées de la Règle du Maître. Ainsi, Benoît de Nursie utilise des œuvres de saint Augustin, sa règle et son traité sur le travail manuel des moines alors que cet auteur n’est jamais cité dans la Règle de Maître.

Ainsi Benoît de Nursie réalise dans sa règle une synthèse équilibrée de la tradition monastique ancienne réunissant des éléments pris à des auteurs qui, de leur vivant, étaient parfois en conflit entre eux comme saint Augustin et Jean Cassien opposés sur la théologie de la grâce. Il ne faut pas donc s’imaginer saint Benoît écrivant sa règle à partir d’une feuille ‒ de papyrus ou de parchemin ‒ vierge. Son ouvrage est plutôt le fruit de ses lectures, d’un long et patient travail de recherche dans diverses règles monastiques qu’il avait à sa disposition pour en tirer le meilleur. Telle est du moins la vision de la règle de saint Benoît que tendent à donner les recherches actuelles. Mais c’est aussi celle qu’en avait Benoît d’Aniane. Dans la préface de sa Concorde des règles, il écrit en effet que « saint Benoît a tiré sa règle des autres règles a, pour ainsi dire, fait de toutes ces gerbes une seule gerbe bien serrée. »

Le tournant bénédctin du monaschisme occidental (Fr. Ant. Fradéric)

Benoît d’Aniane et le tournant bénédictin du monachisme occidental.

Introduction

 

Le 11 février 821 au monastère d’Inden près du palais impérial d’Aix-la-Chapelle, mourait l’abbé du lieu, Vitiza, Benoît en religion, fondateur du monastère d’Aniane et proche conseiller de l’empereur Louis le Pieux. Benoît d’Aniane occupe une place singulière dans l’histoire du monachisme occidental. D’une part on lui reconnaît généralement un rôle déterminant dans l’adoption de la règle de saint Benoît de Nursie comme norme de vie par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. D’autre part on considère le plus souvent que ce résultat n’a été obtenu qu’aux prix d’une modification profonde de l’équilibre général du monachisme bénédictin tel que l’avait conçu Benoît de Nursie, modification que l’on peut caractériser par un développement hypertrophique de la liturgie au détriment notamment du travail manuel. Cela peut expliquer que malgré l’importance historique très généralement reconnue à saint Benoît d’Aniane, sa mémoire liturgique n’est célébrée que de manière discrète dans le monde monastique contemporain, n’étant obligatoire que dans la seule congrégation de Solesmes, et encore a-t-elle été reportée au 12 février pour laisser la place à la mémoire de Notre-Dame de Lourdes. Le 1200ème anniversaire de la mort de Benoît d’Aniane nous paraît fournir une occasion de réexaminer le rôle de ce personnage dans l’histoire du monachisme occidental.

Toutefois notre propos est moins de nous intéresser au rôle personnel de Benoît d’Aniane qu’à ce tournant majeur pour l’histoire monachisme occidental que fut l’adoption de la règle de saint Benoît par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. Or de ce point de vue, force est de constater que l’action de Benoît d’Aniane s’inscrit dans un mouvement de longue durée amorcée bien avant lui. Le capitulaire promulgué par le maire du palais Carloman à la suite du premier concile réformateur carolingien, le concile germanique de 742, réuni à l’instigation du moine bénédictin et légat du pape saint Boniface, stipulait déjà que tous le moines et servantes de Dieu devaient observer la règle de saint Benoît. Si cette prescription est longtemps restée lettre morte, Charlemagne, devenu empereur, réunit à Aix-la-Chapelle en 802 une assemblée d’abbés et de moines dans le but d’imposer la règle de saint Benoît. Un capitulaire fut promulgué en ce sens à l’issue de cette assemblée. Un bilan contrasté de cette politique fut dressé par les cinq conciles réformateurs réunis à l’initiative de Charlemagne en 813 à Arles, Chalon-sur-Saône, Mayence, Reims et Tours, qui s’inscrivent dans la même lignée. De ce fait les assemblées d’abbés et de moines réunies par Louis le Pieux à Aix-la-Chapelle en 816 et 817 à l’instigation de Benoît d’Aniane ne constituent pas une nouveauté. Il semble toutefois qu’elles aient connu un plus grand succès que les tentatives précédentes puisqu’il ne fut plus jugé nécessaire par la suite de réunir de telles assemblées. Cela ne signifie pas pour autant que Benoît d’Aniane réussit à imposer la règle de saint Benoît de Nursie en tout lieu. En certains monastères, la règle ne fut établie qu’après la mort du saint. L’exemple le plus caractéristique est celui de Saint-Denis où, suite à l’inspection menée par Benoît d’Aniane en personne en 817, les religieux avaient majoritairement opté pour l’observance canoniale ; la minorité désireuse de vivre selon la règle de saint Benoît étant reléguée au prieuré de la Celle Saint-Denis. Ce n’est qu’en 829, huit ans après la mort de Benoît d’Aniane, que les évêques réunis en concile à Paris imposèrent aux religieux de Saint-Denis d’observer la règle de saint Benoît. Et encore les religieux récalcitrants firent-ils appel à l’empereur Louis le Pieux qui ne rendit définitivement sa sentence confirmant celle des évêques, qu’en 832. Si la volonté d’imposer la règle de saint Benoît est antérieure à Benoît d’Aniane, la mise en œuvre de la réforme ne s’est donc pas non plus arrêtée brutalement à sa mort. La dynamique réformatrice s’étendit même au-delà de la mort de Louis le Pieux en 840. Ainsi la règle de saint Benoît ne s’imposa à Saint-Bénigne de Dijon que dans les années 860. Notre enquête excédera donc les limites chronologiques de la vie de Benoît d’Aniane (v. 751-821). Elle dépassera le cadre du monachisme bénédictin stricto sensu pour s’intéresser à l’influence exercer à l’époque carolingienne par la règle de saint Benoît sur d’autres formes de vie religieuse.

Deux règles canoniales ont en effet été rédigées à l’époque carolingienne, la règle de saint Chrodegang pour les clercs de l’Église de Metz au milieu du viiie siècle et l’instruction pour les chanoines (institutio canonicorum) promulguée lors du concile d’Aix-la-Chapelle de 816. Or toutes les deux sont influencées par la règle de saint Benoît de manière explicite pour la règle de saint Chrodegang qui cite souvent Benoît de Nursie, de manière plus implicite pour l’instruction pour les chanoines qui évite soigneusement toute référence à la règle de saint Benoît mais décrit un mode de vie proche de l’idéal bénédictin. Pour ce qui concerne les reclus, la Règle pour les solitaires de Grimlaïc, rédigée après 816, très probablement à l’époque carolingienne, sans que l’on puisse donner plus de précision, cite, elle aussi, très abondamment la Règle de saint Benoît. Ainsi, à l’époque carolingienne, la règle de saint Benoît de Nursie devint la référence pour l’ensemble de la vie religieuse en occident. C’est ce tournant majeur dans l’histoire du monachisme occidental que nous voudrions évoquer en en étudiant les différents aspects et en essayant plus particulièrement de comprendre le rôle qu’y a joué Benoît d’Aniane.