La foi prise au mot : Saint Benoît (KTO)

Réclusion : Texte n° 8 (par le Fr. Antoine-Frédéric)

Texte n°8

De la manière de recevoir des frères en réclusion.

 

La règle de Grimlaïc est composée de soixante-neuf chapitres. Plusieurs d’entre eux sont des adaptations pour les reclus de chapitres tirés de la règle de saint benoît. C’est le cas du chapitre 15 de la règle de Grimlaïc sur la manière de recevoir les frères en réclusion qui est une adaptation du chapitre 58 de la règle de saint Benoît :

 

Notre Seigneur Jésus-Christ appelle tout le monde à son service et tous ceux qui viennent à lui de manière pieuse et miséricordieuse il les reçoit car lui-même connaît ceux qui sont à lui et il n’a pas besoin qu’on lui fournisse un témoignage au sujet de l’homme : car lui-même sait ce qu’il y a dans l’homme. Mais nous qui sommes loin d’avoir la connaissance des hommes bons et mauvais : nous devons tenir le conseil de l’Apôtre qui dit : Éprouvez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, Ainsi quelque nouveau qui arrive au service de Dieu il convient d’abord de l’éprouver par de nombreuses expériences avant de le recevoir de peur qu’il n’ait la prétention d’entrer dans la vie solitaire avec un esprit dissimulé et une âme trompeuse. Il convient donc d’enquêter sur sa vie et son comportement passés, pour voir s’il est tempérant par ses mœurs, chaste par sa vie, sobre, sage, humble, obéissant, affable, instruit dans la loi de Dieu, et prudent dans cette même instruction. Donc lorsqu’il aura été éprouvé sur chacun de ses points et d’autres encore ; s’il persévère à frapper à la porte, et est reconnu avoir supporté patiemment pendant quatre ou cinq jours les outrages qui lui sont infligés et la difficulté faite à son entrée et s’il persévère dans sa demande avec la même disposition, on lui annoncera son entrée par l’intermédiaire de l’évêque ou de son propre abbé. En effet sans le consentement de l’évêque ou de son propre abbé, ainsi que de tous les frères du monastère dont ce même frère est sorti, rien ne se fera. On doit en outre interdire que ce propos de religion soit pratiqué par quiconque en d’autres lieux qu’en des communautés de cénobites. Dans des exploitations agricoles, dans des églises rurales ou en d’autres lieux quels qu’ils soient personne ne doit avoir la prétention de le pratiquer sauf celui qui voudraient se retirer au désert selon la coutume des anciens. Après que l’évêque ou le prélat du monastère lui ai concédé l’autorisation de se reclure, il habitera un an parmi les frères sans sortir de la clôture si ce n’est pour se rendre à l’Église afin d’éprouver en lui-même sa volonté et sa stabilité. S’il y a un solitaire en ce même monastère ou dans un monastère des alentours, on lui attribuera quelqu’un d’éprouvé pour l’éprouver. Mais si l’on ne trouve pas de solitaire en ce lieu, on lui attribuera un ancien qui soit apte à gagner les âmes pour qu’il porte avec soin son attention sur lui et regarde avec sollicitude, s’il cherche vraiment Dieu, s’il empressé à l’œuvre de Dieu, à l’obéissance, à la prière et à toute chose de ce genre. On lui présentera toutes les choses dures et âpres par lesquels on va à Dieu. Et s’il promet de persévérer dans sa stabilité, on lui lira cette règle et on lui dira : Voici la loi sous laquelle tu veux militer, si tu peux l’observer, mais si tu ne peux pas, tu e libre de t’en aller. S’il tient jusque-là, on lui lira cette Règle attentivement, pour qu’il sache ce pour quoi il entre et il sera éprouvé en toute patience. Et si après avoir délibéré en lui-même il promet de tout garder alors il sera reçu avec tendresse et douceur dans le propos auquel il se destine, sachant qu’il est établi par la loi de la règle qu’à partir de ce jour il ne lui sera plus permis de sortir de sa réclusion ni d’ôter le cou du du joug de la règle qu’il lui était permis d’accepter ou de refuser au terme d’une si longue délibération. Alors reçu dans l’oratoire devant l’évêque et tout le clergé, il promettra seulement oralement sa stabilité et la conversion de ses mœurs devant Dieu et ses saints pour que si un jour il fait autrement – ce qu’à Dieu en plaise – il se sache condamné par Dieu dont il se sera moqué. Alors ce même frère se prosternera aux pieds de l’évêque et de tous les frères présents afin qu’ils prient pour lui. Eux-mêmes prieront sur le champ pour lui autant qu’il leur semblera bon. Les cloches sonneront pour son entrée, si l’évêque ou l’abbé l’a ordonné, afin que tous ou ceux qui les entendront sonner prient pour lui. S’il a des biens, comme il est contenu aux chapitres précédents, soit il les distribuera auparavant aux pauvres, soit, ayant fait une donation solennelle, il les donnera au monastère ; sans s’en rien réserver du tout. Il entrera avec les mêmes vêtements avec lesquels il devra rester. Et ainsi désormais il demeurera dans la vie solitaire. Après son entrée, l’évêque prescrira de poser un sceau gravé sur la porte de sa cellule de réclusion de peur qu’une [fausse] conjecture demeure chez quelqu’un.

 

S’il reprend le cadre du chapitre 58 de la règle de saint Benoît, ce texte apporte plusieurs éléments nouveaux. Tout d’abord on remarquera le soin tout particulier dans la sélection apportée aux candidats à la réclusion, puisqu’avant même l’entrée au noviciat, une première enquête qui n’est pas prévue par la règle de saint Benoît doit être menée sur le candidat. Celui-ci doit déjà être un moine et il ne peut entrer en réclusion qu’avec l’accord de son supérieur – abbé ou évêque – et de l’ensemble de la communauté à laquelle il appartenait. Cette procédure contraignante s’explique par le fait que le moine qui quitte sa communauté pour entrer en réclusion rompt avec ses promesses d’obéissance et de stabilité. Il doit donc en être relevé officiellement par son supérieur avec l’accord des membres de la communauté à laquelle il appartient pour pouvoir prendre de nouveaux engagements.

Grimlaïc insiste aussi sur le fait que la réclusion doit avoir lieu dans le cadre d’une communauté monastique. Il y a là probablement une volonté d’exercer un certain contrôle sur les reclus. Le noviciat de réclusion proprement dit est calqué sur le modèle du noviciat bénédictin. La cérémonie d’entrée en réclusion présente des caractères propres qui la distingue de la profession monastique selon la règle de saint Benoît : il n’y a que deux promesses : stabilité et conversion des mœurs. Les reclus ne promettent pas l’obéissance et ils ne sont pas de fait soumis à un supérieur. Ce statut particulier peur expliquer les précautions prises dans la sélection des candidats. Contrairement aux moines bénédictins qui écrivent une charte de profession, les reclus se contentent d’une promesse seulement orale. La cérémonie d’entrée en réclusion se termine par la pose par l’évêque d’un sceau gravé sur la porte de la cellule rendant publique le propos du reclus.

Réclusion : Texte n° 7 (par le Fr. Antoine-Frédéric)

Réclusion : Texte 7

Texte n°7 des genres de solitaires d’après la règle de Grimlaic.

 

Jusqu’ici nous nous sommes intéressés à différentes figures de reclus. Je propose maintenant de commenter plusieurs textes issus de la plus ancienne règle pour les reclus, la règle de Grimlaic. L’auteur de cette règle n’est pas connu autrement que par son œuvre. La date de composition de celle-ci n’est pas établie avec certitude. Elle est postérieure à 816 puisqu’elle cite l’instruction pour les chanoines (insititutio canonicorum) promulguée par le concile d’Aix-la-Chapelle cette année-là. L’opinion la plus courante place sa rédaction à la fin du IXe siècle à Reims ou à Metz. L’hypothèse rémoise s’appuie sur la mention d’un prêtre nommé Grimlaic ayant vécu à la fin du IXe siècle dans l’ Histoire de l’Église de Reims de Flodoard, mort en 966. l’hypothèse messine, quant à elle, s’appuie sur la mention dans la règle de Grimlaic de saint Arnoul, évêque de Metz, mais saint Arnoul étant l’ancêtre de la dynastie carolingienne il n’est pas sûr que sa mention dans un document de l’époque carolingienne fournisse un indice probant de localisation géographique. Aucune traduction française de cette règle n’a été à ma connaissance publiée. Aussi m’a-t-il paru intéressant d’en traduire pour vous de larges extraits.

 

Règle de Grimlaic

Chapitre Premier Des genres de solitaires

C’est pourquoi il convient d’abord de rechercher pourquoi on l’appelle moine ou solitaire, et ainsi, ensuite, avec l’aide de la clémence divine nous pourrons passer à l’exposition de tout le reste selon l’ordre. Moine tire son nom d’une étymologie grecque, qui veut dire singulier. Monas en effet en grec correspond à singularitas en latin. Donc solitaire est une traduction du terme moine ; c’est pourquoi qu’on soit appelé moine ou solitaire c’est une seule et même chose.

Mais voyons maintenant combien il y a de genre de solitaires. En effet il y a deux genres de solitaires l’un est celui des anachorètes, c’est-à-dire des ermites, l’autre celui des cénobites c’est-à-dire qui vivent dans un monastère. L’un et l’autre de ces genres ne doivent pas être institués dans la ferveur nouvelle de la conversion mais doivent été approuvés auparavant par une longue pratique du monastère afin que ceux qui ont été éprouvés soient en mesure de s’élever grâce à la miséricorde de Dieu au sommet de la perfection. En outre parce que cela fait l’objet de nombreux débats, il faut se demander depuis quand le désert a commencé être habité de préférence par les moines. Certains remontant plus haut disent que cela a commencé avec le bienheureux Élie et Jean ; d’autres ont assuré qu’Antoine est la tête de ce propos. Mais Macaire disciple du bienheureux Antoine affirme que Paul de Thèbes fut le premier à le pratiquer dans la nouvelle alliance, ce qui est vrai. Mais il faut savoir que depuis le temps du bienheureux Antoine ont commencé les solitaires des couvents c’est-à-dire les reclus. Mais quel fut le premier reclus, cela est difficile à savoir. Ce n’est pas en effet seulement dans les couvents mais auparavant dans les déserts mêmes qu’habitaient les reclus. Enfin dans les temps anciens ceux qui avaient d’abord été reclus dans les monastères, qui avaient déjà appris par de nombreuses expériences à combattre le diable, étant désormais bien instruits, et éprouvés comme l’or au fourneau, s’en allaient eux-mêmes quittant la fraternité de la troupe pour le combat solitaire du désert, désormais en sécurité sans le soutien d’un autre pour combattre, avec l’aide de Dieu, à bras et mains nus contre les vices de la chair et des pensées. Le bienheureux évêque Arnoul a suivi leur exemple, lui qui selon le précepte du Seigneur a distribué tout ce qu’il avait et l’a vendu aux pauvres. Et non seulement il a abandonné tous ces biens temporels mais même l’épiscopat qu’il avait reçu par la largesse du Seigneur après la perte de ses biens temporels il l’a abandonné ; et ensuite, il a gagné une cellule pour la réclusion ; et là il s’est consacré au Seigneur pendant des jours nombreux pour s’exercer dans les cultes divins. Mais ensuite après le cours de nombreuses années, il a reçu des ailes comme la colombe, c’est-à-dire les vertus spirituelles et il a volé vers le désert ; et là il a attendu notre Seigneur Jésus Christ afin qu’il le sauve de la faiblesse de l’esprit et du malheur. Et quand il est venu il l’a non seulement sauvé mais il l’a transporté jusqu’à l’éther pour lui donner la couronne des bienheureux. Si j’ai pris soin d’insérer l’exemple de ce si grand homme, c’est pour que les solitaires apprennent de lui à mépriser tous les biens temporaires et à désirer les biens éternels de toutes leurs forces.

 

Ce premier chapitre montre l’influence exercée par la règle de saint Benoît sur Grimlaic. Le choix même de commencer la règle par un chapitre sur les genres de solitaires est une imitation de saint Benoît dont le premier chapitre s’intéresse aux quatre genres de moines. L’idée que les solitaires doivent d’abord avoir été longuement éprouvés au monastère avant de s’engager dans la solitude est d’ailleurs justement reprise du paragraphe sur les ermites ou anachorètes dans la règle de saint Benoît. C’est dans ce qui pour saint Benoît constitue un seule et même catégorie - les anachorètes ou ermites – que Grimlaic distinguent deux sous-catégories les anachorètes vivant dans les désert et les solitaires vivant dans des monastères c’est-à-dire les reclus. C’est à ces derniers que s’adressent cette règle. Grimlaic suggère d’ailleurs une gradation dans la perfection entre ces différents genre de vie. La vie en communauté serait pour les débutants, la vie recluse constituerait un stade intermédiaire, le sommet de la perfection étant représentée par la vie érémitique.

Réclusion - Texte 6

Texte n°6

Le reclus qui sauve un pendu saint Cybard .

 

Une deuxième figure de reclus présenté par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs paru digne d’être présentée. Elle nous rapproche encore de Ligugé puisqu’il s’agit de saint Cybard, reclus à Angoulême. L’intérêt de la notice de Grégoire est qu’elle permet de bien apercevoir le rôle politique – au sens étymologique du mot – que pouvaient jouer certains reclus au sein de leur cité dans la Gaule mérovingienne.

Alors décéda Cybar, reclus à Angoulême, homme d’une piété magnifique, par l’intermédiaire de qui Dieu accomplit de nombreux miracles. Laissant de côté la plupart, je n’en exposerai que quelques-uns. Il avait habité la ville de Périgueux, mais étant devenu clerc après sa conversion, il vint à Angoulême où il se construisit une cellule dans laquelle il rassembla quelques moines ; il demeurait continuellement en oraison et quand on lui offrait de l’or ou de l’argent, il les distribuait soit pour le besoin des pauvres, soit pour le rachat des captifs. Jamais de son vivant, du pain n’a été cuit dans cette cellule, car les dévots en apportaient quand le besoin l’exigeait. Avec les offrandes des dévots il a racheté une grande masse de gens ; il a souvent arrêté par un signe de croix l’infection causée par des pustules malignes, il a chassé par la prière des démons des corps des possédés et fréquemment par la douceur qui émanait de lui, il a obligé les juges à gracier des coupables avant même de le demander car son éloquence était si charmante qu’on ne pouvait lui dire « non » lorsqu’il avait imploré l’indulgence. Un jour donc où on amenait pour être pendu à cause d’un vol un homme qui était accusé par les habitants d’être coupable de beaucoup d’autres crimes tant vol qu’homicides et où la chose lui était annoncée, il envoya un de ses moines pour supplier le juge d’accorder la vie à ce misérable. Mais comme la foule proférait des insultes et vociférait pour dire que si cet homme était relâché, on ne ménagerait ni le pays ni le juge, le moine ne put obtenir sa grâce. Pendant ce temps l’homme est attaché à une poulie, battu à coup de verges et condamné à la potence. Or, tandis que le moine attristé avait rapporté cela à l’abbé, celui-ci lui dit : « Va, observe de loin, parce que tu sauras que l’homme qu’on a pas voulu rendre, le Seigneur le redonnera par sa grâce. Toi donc, quand tu l’auras vu tomber, empoigne-le aussitôt et amène le au monastère. » Puis pendant que le moine exécute ses ordres, lui se prosterne en faisant oraison et il exhala en pleurant vers dieu des prières jusqu’à ce que la potence s’étant brisée ainsi que les chaînes, le pendu fût ramené à terre. Le moine l’ayant alors empoigné le présente sain et sauf aux regards de l’abbé. Ce dernier, rendant grâce à Dieu, fait appeler le comte et lui dit : « Tu avais toujours eu l’habitude de m’écouter avec bienveillance, très cher fils, pourquoi donc aujourd’hui t’es-tu endurci et n’as-tu pas relâché l’homme pour la vie duquel je t’avais imploré ? » Et lui répondit : « c’est bien volontiers que je t’obéis, saint prêtre, mais devant le soulèvement de la foule je n’ai pu agir autrement dans la crainte qu’une révolte n’éclatât contre moi. » Mais celui-ci répliqua : « Toi, tu ne m’as pas écrouté ; mais Dieu a daigné m’écouter et l’homme que tu as livré à la mort, il l’a rendu à la vie. Le voici, ajouta-t-il, qui se tient devant toi sain et sauf. » A ces mots l’homme se prosterne aux pieds du comte stupéfait de voir en vie l’homme qu’il avait laissé en train de mourir. J’ai appris cela de la bouche même du comte. (Cybar) a accomplie encore bien d’autres choses ; mais j’ai pensé qu’il serait trop long d’en poursuivre le récit ; après 44 années de réclusion, il rendit l’âme à la suite d’une légère poussée de fièvre. Une grande foule formée de ceux qu’il avait, comme nous l’avons dit, rachetés, suivit ses obsèques.

 

Le texte ne nous décrit pas précisément le mode de vie de Cybard. Nous apprenons seulement qu’il vit dans une cellula entouré de quelques disciples. Il ne paraît pas quitter son lieu de réclusion puisque le récit du miracle du pendu nous le montre demandant au comte la grâce du pendu puis convoquant le comte en sa cellule par l’intermédiaire d’un moine. La conclusion de la notice qui souligne la longue durée de sa réclusion (44 années) va dans le même sens puisqu’une réclusion aussi longue est surtout significative si le reclus est resté durant tout ce temps en sa cellule. Grégoire de Tours insiste sur le rôle de Cybard dans le rachat des captifs. Ce trait est en effet rapporté deux fois au début et à la fin de la notice. Il est d’ailleurs confirmé par le plus ancien acte retranscrit dans le cartulaire de l’Église d’Angoulême qui est une charte d’affranchissement faite par saint Cybard. Plus généralement Cybard apparaît comme un pauvre du Christ vivant de la générosité des fidèles – il n’a pas à fabriquer de pain dans sa cellule – et redistribuant à d’autres pauvres une partie des aumônes reçues. Il apparaît aussi comme l’avocat des condamnés en justice obtenant du comte, c’est-à-dire du détenteur de l’autorité publique dans la cité, la grâce de nombreux prisonniers. De ce point de vue le récit du miracle du pendu sauvé qui reprend un lieu commun hagiographique présent dans de nombreuses vies de saints n’en est pas moins intéressant à la fois par ce qu’il nous révèle du fonctionnement de la justice mérovingienne – le comte, malgré son désir de répondre favorablement à la demande de grâce du reclus se voit obligé de céder à la pression de la foule réclamant la mise à mort du criminel – et par ce qu’il permet d’expliciter la fonction à la fois religieuse et social du reclus.

Cybard, dont Grégoire nous a précisé qu’il passait sa vie en oraison est un intercesseur privilégié en faveur des plus pauvres tant auprès de Dieu qu’auprès des autorités humaines. Le reclus est tout à la fois celui qui intercède auprès de Dieu en faveur de ces concitoyens et celui qui intercède en faveur des plus pauvres, les préférés de Dieu, auprès des autorités civiles.

Relevons pour conclure que la plupart des traits notés par Grégoire dans ce portrait de Cybard, oraison continuelle, charité envers le pauvres, pratique du rachat des captifs, expulsion des démons, grâce de condamnés obtenues auprès des autorités judiciaires sont des traits que l’on retrouve dans la vie d’un saint bien connu de Grégoire de Tours (et bien connu aussi à Ligugé), saint Martin de Tours. Il est donc très probable que Grégoire de Tours ait voulu suggérer que Cybard se plaçait dans la tradition martinienne.

Saint Cybard

25 juin, Florilège, Pseudo-Macaire (traduit par le P. Vincent D.)

42. Toute Écriture, et ancienne et nouvelle, et toute la venue du Sauveur, elle-même, traitent de la pureté et de la liberté. Or la pureté du coeur n’advient par aucun autre sinon par celui qui a été crucifié pour nous ; lui, il est en effet la vie et la vérité, le chemin et la porte, la perle et le pain et tout pour nous [I, 16, 3, 8-10 ; cf. H 17, 15]. Et si tu as reçu du ciel une certaine saveur et un repos pour l’âme, sois ainsi comme si tu n’avais pas commencé dans le christianisme, et cela non en paroles, mais que cela soit implanté dans l’intellect et dans l’intention. En effet, la saveur de Dieu ne comporte ni satiété ni fin, mais plus l’on est riche, plus on se tient pour pauvre, et tout en mangeant et buvant, l’on est embrasé davantage. De tels chrétiens ne tiennent pas leur propre personne pour précieuse, mais ils sont disposés comme (des gens) méprisés et esclaves de tous les hommes, et le Seigneur se réjouit beaucoup et se repose en un tel coeur [I, 16, 4, 2]. Et le fondement de tous les biens, c’est la confiance envers Dieu, et de se réjouir toujours par l’espérance [I, 17, 3, 1].

Monachisme missionnaire (à l'occasion de la fête de saint Boniface)

Moines missionnaires ? par dom Jeremias Schröder, OSB, Père abbé Président de la Congrégation des Bénédictins missionnaires de Saint Ottilien.

Il existe dans le monde bénédictin des manières très variées de mettre en oeuvre la règle de saint Benoît. Dans cet exposé du Père Abbé Jeremias Schröder, nous découvrons la manière dont la Congrégation de S. Ottilien en Allemagne se sent missionnaire dans l'esprit de saint Benoît et des grandes figures évangélisatrices du monachisme chrétien.

"Quelle est la position de Saint Benoît face à la mission, et plus généralement, quel est le rapport entre les Bénédictins et la mission ? A première vue la règle des Bénédictins n’offre pas de points de repère pour l’œuvre missionnaire des communautés qui vivent selon cette règle.

Plus importante est la description de la vie de Saint Benoît par le Pape Grégoire, dans laquelle il rappelle entre autre l’activité de prédication et d’enseignement du Saint dont il rapporte qu’à Subiaco il instruisit aussi dans la foi les bergers. Une inscription dans la Grotte des Bergers rappelle les nombreux peuples qui du VIIe au XIXe siècle ont reçu la foi grâce aux Bénédictins. De même, les signes miraculeux de Saint Benoît ont eu de l’effet au-delà de la communauté monastique, conduisant à la foi les témoins de ces signes. Le Pape Grégoire met en évidence le service ecclésial de salut du monachisme. A l’époque du pape moine, Grégoire, ce service a subi un tournant évident, et Saint Benoît a marqué une étape importante sur le chemin de la disponibilité progressive des moines au service ecclésial.

Mais comment pouvons-nous aborder aujourd’hui la question du rapport entre monachisme et mission ? Dans le prologue de sa Règle, Saint Benoît invite le lecteur à vivre « sous la conduite de l’Evangile ». Cet Evangile s’offre à nous dans son intégrité et non comme un catalogue où choisir.

Les Bénédictins - et au fond toutes les religieux et religieuses - ont comme objectif la totalité du message évangélique, et par conséquent dans chacune de leurs communautés, ils doivent réaliser toutes les dimensions fondamentales de la vie chrétienne. La mission fait partie de celles-ci. Et si la mission fait partie de la vie chrétienne, elle fait aussi partie de la vie du moine !

Dans les anciennes descriptions de vie monastique, apparaît souvent le terme « petite Eglise ». Car nos monastères veulent vivre la plénitude de la vie de l’Eglise. Or la mission en fait  partie ; elle se définit comme l’approche par l’Eglise du monde non chrétien.

Un troisième aspect est l’expérience de la communion comme caractéristique essentielle de la vie monastique. La sympathie pour l’Eglise universelle, le savoir, le partage et la prière en commun avec les autres pays et les églises locales se trouvent pour ainsi dire dans notre ADN. Les moines et les moniales savent où sont les frontières de l’Eglise, où elle souffre et où peut-être elle commence à vaciller à cause de faiblesses internes. Ce qui conduit nos communautés à l’ouverture et les incite souvent à offrir leur aide.

Une caractéristique de toutes les entreprises missionnaires consiste en un travail d'éducation. Partout les moines ont agi comme des hérauts de la foi, ayant dans leurs bagages leurs livres et leur expérience d’éducateurs. Cela vaut pour les occupations littéraires des moines du Moyen-âge, mais aussi dans le cadre difficile des missions, où les moines sont appelés à enseigner. Quand au XIXe siècle a été fondée la mission bénédictine en Tanzanie, on a imaginé un système scolaire qui comprenne tous les niveaux d’éducation scolaire, des jardins d’enfants aux collèges et lycées. Des régions entières ont ainsi eu leurs écoles et souvent les moines construisaient les écoles avant même les églises. En outre les Bénédictins sont considérés comme des spécialistes de la liturgie. Les messes solennelles, la prière des heures, la musique sacrée, l’instruction liturgique pour les prêtres et les laïcs, la collaboration à la préparation de musiques et de textes liturgiques : telles sont les contributions typiques des Bénédictins à la constitution d’une Eglise locale.

Saint Benoît n’était pas prêtre et nos maisons ne sont pas des maisons cléricales. Dans la congrégation de Saint Ottilien, deux tiers des membres sont des religieux non prêtres. Les Eglises des pays de mission ne considèrent souvent missionnaires que les prêtres. La où entrent en jeu nos monastères, cette expérience de l’Eglise s’élargit rapidement. Des artisans, des enseignants, des médecins… pas seulement des « prédicateurs » professionnels, mais des hommes avec des talents et des capacités, qu’ils sont disposés à mettre entièrement au service de l’Eglise et de l’humanité. Saint Benoît a ennobli le travail par sa règle. Ce n’est plus seulement une plaie nécessaire que l’on délègue à d’autres quand c’est possible : le travail est la collaboration à la création, une louange à Dieu.

Une dernière chose est à relever : l’ordre bénédictin avec sa sage modération et son profond respect de l’autre, son invitation à l’hospitalité et son expérience séculaire, protège des fanatismes et des petitesses unilatérales. Des historiens contemporains assurent de façon crédible que les missions bénédictines ont souvent réussi à communiquer et à implanter ces principes fondamentaux. La « Pax Benedictina » est non seulement une espérance pour la vie à l’intérieur du monastère, mais aussi un fruit pour les régions et les pays entiers qui se sont laissés inspirés par ces monastères....

D. Jeremias Schröder

A l'occasion de la mémoire des saints Ignace de Onia et Isaac (Andalousie), précurseurs du Dialogue avec l'Islam, présentation du Dialogue Inter-monastique (DIM-MID) - Bande annonce du film "La voie de l'hospitalité"

Qu’est-ce qu’un moine ? (Fr. Denis d'En-Calcat)

Théotime disait à frère Joseph : » Ne sois pas de ces moines qui pensent qu’il n’y a pas de salut en dehors du monastère, et qu’au-delà de la clôture c’est le monde en perdition. C’est plus que de la suffisance, c’est de l’orgueil spirituel et du mépris, de l’ignorance des dons que Dieu a répandus à profusion sur tous les hommes. Si tu es heureux d’être moine, rends grâce à Dieu et pense que le monde est rempli de gens qui te valent cent ou mille fois.

Mais ne sois pas non plus de ceux-là qui ont pris l’habitude de décrier leur condition monastique sous le couvert d’une humilité douteuse qui est peut être seulement le signe qu’ils ont perdu la ferveur de leur amour, l’estime de leur vocation, le souvenir de la parole que Dieu leur a dite un jour au cœur : »Viens suis-moi. » Alors ils proclament avec des apparences de sagesse : » Bah ! les moines ne sont rien de moins ni rien de plus que n’importe qui. » Mais parler ainsi c’est manquer à Dieu.

Ce ne serait pas mal poser la question que de se demander de quelle utilité est le moine, car tu sais que le Seigneur a en horreur ce qui ne sert à rien comme un figuier sans figues ou une lampe éteinte. Dans ces conditions je crois, dit Théotime, que le moine est fait pour être regardé.

« Quoi ? dit frère Joseph.

- Eh ! bien oui, dit Théotime, comme un signal sur le bord du chemin pour aider le voyageur à ne pas s’égarer. Il faut que le voyageur, de temps en temps, bute sur le mur du monastère. Il dit : » Qu’est-ce que c’est ici ? » il entre, il regarde, il écoute : il a peut être rencontré Dieu. Voilà pourquoi il y a des moines ? Comme une icône qui est là, qui n’est qu’un morceau de bois peint, mais qui est à sa façon un visage de Dieu.

- Et si personne n’entre dit frère Joseph, à quoi sert l’icône ?

- Elle veille dit Théotime, elle attend, elle dure, elle brille doucement, et comme elle est vivante, elle pleure ou elle se réjouit selon les jours, elle brûle, comme la flamme d’une lampe que le moindre souffle couche ou relève et qui fait d’elle ce qu’il veut.

« Les dits » de Théotime ( Frère Denis moine d’En Calcat)

Proposé par Elisabeth B.

Réclusion - Texte 5

Introduction

En ce temps de confinement, il me semble que l’on peut s’intéresser à une forme particulière de vie monastique : la réclusion. Souvent en ce temps particulier que nous vivons, les moines sont interrogés pour donner des conseils concernant le confinement. En réalité les moines bénédictins ne sont pas les mieux placés pour donner de tels conseils car ce sont des hyper-privilégiés du confinement. Nous avons la chance de vivre le confinement en communauté et de disposer d’une vaste propriété. Dans ces conditions, il est presque un peu indécent de vouloir donner des conseils à ceux qui vivent seuls dans leur petit appartement parisien. Il n’en demeure pas moins que le confinement se rapproche d’un type de vie monastique radicale, celle des reclus. La réclusion est une expérience que l’on trouve à l’origine même du monachisme puisque saint Antoine, le « père des moines » a lui-même vécu un temps de réclusion dans un ancien fort du désert d’Égypte. Saint Benoît aussi a vécu en reclus dans une grotte à Subiaco. Par la suite les reclus et les recluses étaient des personnages familiers des villes médiévales. Pourtant, me semble-t-il, cette forme de vie monastique reste relativement méconnue et assez peu étudiée. Je voudrais ici proposer des réflexions sur la réclusion à partir de textes de la tradition monastique ou de textes de la tradition littéraire décrivant une expérience de la réclusion. Certains de ces textes sont bien connus d’autres le sont moins et même ne sont pas encore traduits en français. Pour chacun de ces textes je le présenterai rapidement en exposant les raisons pour lesquelles j’ai choisi ce texte puis j’en ferai un bref commentaire pour expliquer ce que ce texte, selon moi, nous apprend de l’expérience de la réclusion.

 

Texte n°5

Le reclus prophète : saint Hospice de Nice

 

Si la Syrie et ses abords étaient dans l’Antiquité chrétienne et le haut Moyen âge lapatrie par excellence des reclus, cela ne veut pas dire que l’on n’en trouvait pas dans d’autres contrées. Dans la seconde moitié du vie siècle, donc à l’époque où vécut Théodore de Sykéon, Grégoire de Tours mentionnent dans ces différentes œuvres, divers cas de reclus gaulois. Si le mode de vie des stylites ne paraît pas s’être implanté en Gaule – Grégoire de Tours ne rapporte que le cas du diacre Vulfilaic dans les Ardennes qui fut contraint d’y renoncer par des évêques – les reclus paraissent s’y être parfaitement acclimatés. Parmi les « reclus » décrits par Grégoire de Tours, nous nous intéresserons à deux personnages pour lesquels nous disposons d’une notice assez fournie. Le premier est saint Hospice qui a laissé son nom à la pointe sainte Hospice située sur la commune de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Voici ce qu’en dit Grégoire de Tours au livre VI de son Histoire des Francs :

Il y avait près de la ville de Nice en ce temps un reclus Hospice qui pratiquait une grande abstinence. Attaché à même le corps avec des chaînes de fer et ceint par-dessus d’un cilice, il ne mangeait rien d’autre que du pain sec avec quelques dattes, et même pendant les jours de Carême, il se nourrissait de ces racines d’herbes d’Egypte dont usent les ermites et que lui fournissaient des marchands. Après avoir d’abord bu le jus dans lequel elles avaient cuit, il les consommait elles-mêmes ensuite. Or, le Seigneur a daigné opérer de grands miracles par son intermédiaire. C’est ainsi qu’un certain jour, par une révélation de l’Esprit Saint, il prédit de cette manière la venue des Lombards dans les Gaules et ils dévasteront sept cités parce que la malice des hommes a grandi au regard de Dieu ; nul ne comprend ; il n’y a personne pour faire le bien qui apaiserait la colère de Dieu. Tout le peuple, en effet, est infidèle, voué aux parjures, toujours prêt au meurtre sans que chez lui mûrisse aucun fruit de la justice. On ne donne plus de dîmes, on ne nourrit plus de pauvres, on ne couvre plus celui qui est nu, on n’offre plus d’hospitalité au pèlerin et on ne le rassasie plus avec une nourriture suffisante. C’est pourquoi cette plaie est survenue. Maintenant donc je vous le dis : « Ramassez tout votre avoir dans l’enceinte des murailles pour qu’il ne soit pas pillé par les Lombards et barricadez-vous vous-mêmes dans des lieux biens fortifiés ». Tandis qu’il parlait ainsi tous restaient stupéfaits et lui ayant dit adieu, ils rentrèrent chez eux pleins d’admiration. Il dit aussi aux moines : « Eloignez-vous également de ce lieu en emportant avec vous ce que vous avez, car voici qu’approche la nation que j’ai prédite. » Or, comme ils disaient : « Nous ne t’abandonnerons pas très saint Père. », il répliqua : « Ne craignez pas pour moi ; il arrivera qu’ils commettront des violences contre moi ; mais ils ne me maltraiteront pas au point de me faire mourir. » Les moines s’éloignèrent donc et cette nation arrive et tandis qu’elle dévaste tout ce qu’elle trouve, elle parvient jusqu’au lieu où le saint de Dieu était reclus. Or, lui se montra à ces gens par la fenêtre de la tour. Mais eux, ayant fait une ronde autour de cette tour, ne pouvait découvrir une entrée qui leur permît de l’aborder. C’est alors que deux hommes en grimpant enlevèrent le toit et en le voyant attaché avec des chaînes et revêtu d’un cilice ils disent : « cet Homme est un malfaiteur et il a commis un homicide. C’est pourquoi on le tient attaché avec ses liens. » Ayant appelé un interprète, ils lui demandent quel mal il a fait pour qu’on le soumette à un tel supplice. Or lui avoue qu’il est homicide et coupable de tous les crimes. Alors l’un d’eux, ayant tiré l’épée pour la brandir sur sa tête, eut la main droite qui se raidit alors qu’elle était levée pour frapper et il ne put la ramener à lui. Lâchant alors l’épée, il la jeta à terre. En voyant cela ses compagnons poussèrent un cri au ciel en demandant au Seigneur dans sa clémence ce qu’ils pourraient faire. Lui donc ayant tracé le signe du salut rendit au bras la santé. Alors, cet homme, s’étant converti sur place, se fit tonsurer la tête ; c’est maintenant un moine très fidèle. Quant aux deux chefs qui avaient écouté le saint, ils rentrèrent sains et saufs dans leur patrie ; mais ceux qui avaient méprisé son commandement périrent misérablement dans la province même. Beaucoup d’entre eux, en proie aux démons, criaient : « Pourquoi, bienheureux saint, nous martyrises-tu et nous brûles-tu de la sorte ? » Mais il les purifiait en leur imposant la main.

 

Ce texte nous importe des informations à la fois sur le genre de vie monastique d’Hospice et sur son rôle social au sein de la cité. Hospice vit en reclus dans une tour qui n’a pas de porte mais communique avec l’extérieur par une fenêtre, il y est enchaîné et porte un cilice. Sa nourriture est très frugale. Ce genre de vie paraît imité de modèle orientaux. L’influence des reclus syriaques se laisse voir dans le logement adopté ‒une tour sans porte ‒et dans le port des chaînes. Le régime alimentaire est lui d’inspiration égyptienne (datte, racines d’herbes d’Égypte). Bien qu’enfermé dans sa tour Hospice n’est pas un solitaire il est entouré d’un groupe de moines dont il est le Père spirituel. Là encore cette organisation s’inspire de la pratique des reclus et stylites syriens. En outre le texte de Grégoire de Tours, nous montre Hospice jouant au sein de la cité le rôle d’un prophète. Son annonce de la colère de Dieu s’inspire des prophéties vétérotestamentaires. Une telle explication d’une catastrophe – ici l’invasion des lombards dans le sud de la Gaule – par la colère de Dieu nous apparaît aujourd’hui éminemment suspecte car elle semble impliquer l’image d’un Dieu vengeur châtiant les hommes. Toutefois, dans notre texte, il convient de remarquer que les péchés dénoncés par Hospice ne sont pas des offenses faites à dieu mais des injustices commises entre les pauvres. Ce qu’Hospice dénonce c’est surtout que ses concitoyens ne pratiquent les œuvres de miséricorde et qu’ils pourraient s’entendre dire comme les damnés dans la description du Jugement Dernier selon saint Matthieu « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. » (Mt 25,45). La colère de Dieu qu’évoque saint Hospice est moins celle d’un grand irrité qui viendrait punir les hommes désobéissant que celle d’un protecteur des pauvres, des sans-défense, qui répondant à leur supplication vient les défendre et els protéger. Par son exhortation prophétique, le reclus joue lui-même au sein de la cité le rôle de défenseur des plus pauvres. La suite du texte est marquée par un quiproquo, qui nous paraît révélateur du véritable rôle tenu par Hospice au sein de la cité. Resté enchaîné dans sa tour alors que tous les autres habitants se sont réfugiés sur son conseil à l’intérieur des murailles de la ville, Hospice est pris par les envahisseurs lombards pour un dangereux criminel et lui-même s’accuse des pires turpitudes. Ce passage me paraît significatif du rôle symbolique qu’assume Hospice : alors qu’il n’a lui-même commis aucune faute il porte en quelque sorte aux yeux des envahisseurs les fautes de ses concitoyens. Le reclus se fait imitateur du Christ comme serviteur souffrant portant le poids des péchés de ses concitoyens.

Chapelle Saint Hospice, Saint Jean Cap-Ferrat

Les monastères doubles au Moyen Age, à l'occasion des fêtes récentes de saintes moniales

Ce type d’organisation apparaît en Orient en même temps que le cénobitisme chrétien lui-même : il est dicté par la nécessité pour les femmes d’avoir des hommes à proximité — les hommes étant seuls habilités à célébrer la messe et présider aux  sacrements. Les monastères doubles semblent avoir été nombreux en Orient, dans les premiers siècles du monachisme chrétien.

Parmi ces monastères doubles, on compte des monastères familiaux, où des liens de parenté unissent certains membres de la communauté : le mari dirige la communauté des hommes et l’épouse celle des femmes — ou bien les rôles sont tenus par le frère et la sœur.

La tradition latine voit en saint Pacôme (292-348) le père du cénobitisme, c’est-à-dire de la vie religieuse en commun. Et la première fondation de Pacôme est double : il établit un monastère d’hommes à Tabennèse, en Thébaïde, sur une rive du Nil, tandis que sa sœur Marie fonde une communauté de femmes sur la rive opposée. Pacôme a laissé des indications sur les relations entre moniales et moines vivant sous sa règle, la première règle monastique connue : par exemple, les hommes se chargent des travaux de construction, les femmes de la confection des vêtements, etc.

En 352, dans le Pont, sur une rive de l’Iris, sainte Macrine et sa mère, Emmélie, fondent le monastère des Vierges (peut-être à Annesi, près de Néocésarée). Leur frère et fils, saint Basile de Césarée, fonde six ans plus tard, sur la rive opposée, un monastère d’hommes. Lui aussi a laissé une règle qui traite des rapports entre moines et moniales. Et son frère, saint Grégoire de Nysse, nous renseigne, dans la Vie de Macrine, sur les relations entre les deux communautés.

Le monastère du Mont des Oliviers, à Jérusalem (Palestine), est fondé vers 380 par Mélanie l'Ancienne. La communauté des hommes est confiée à Rufin d'Aquilée. Le monastère de Bethléem (Palestine) est fondé en 386 par la riche veuve Paula. La communauté des hommes est dirigée par saint Jérôme. Le monastère de Baouit, en Moyenne-Égypte, est fondé vers 385-390 par Apollo, qui a laissé une règle. Le monastère compte deux églises.

Le premier monastère double d'Occident aurait été fondé à Kildare (Irlande), vers 470, par sainte Brigitte, qui aurait mis à sa tête une abbesse issue des familles nobles locales. Mais les historiens se montrent réservés quant à la réalité de cette fondation.

Le haut Moyen Âge est marqué de l’empreinte du christianisme celtique (Ve-XIIe siècle), qui connaît son apogée au VIIe siècle. D’infatigables missionnaires irlandais, puis leurs disciples, parsèment de monastères l’Écosse, la Gaule, l’Allemagne, l’Helvétie, l’Italie, l’Angleterre. Et, comme la tradition celtique respecte la femme, ce sont des abbesses que l’on voit à la tête des monastères doubles de cette époque (à une abbesse succède toujours une abbesse). Exceptionnellement, un abbé peut avoir autorité sur les moines, et une abbesse sur les moniales. On ne sait par quel canal l’idée arrive sur le continent.

Si l’on se fie aux seuls monastères connus aujourd’hui, le phénomène semble prendre naissance en Gaule, avec des fondations d’inspiration colombanienne (saint Colomban lui-même, mort en 615, ne semble pas contemporain de ces fondations : les plus anciennes connues, Faremoutiers et Remiremont, apparaissent vers 620). Dans le dernier tiers du VIIe siècle, dans les monastères simples comme dans les monastères doubles, les rigoureuses règles irlandaises commencent à être remplacées par celle de saint Benoît, mieux acceptée par moines et moniales. Ce qui va contribuer au déclin du christianisme celtique.

Les conciles (notamment le deuxième concile de Nicée) depuis l'empereur Justinien interdisent les monastères doubles, l'église voyant cette mixité d'un mauvais œil, mais ces interdictions ne sont appliquées que progressivement. La plupart des fondations doubles ne survivent pas au passage des Vikings, aux IXe et Xe siècles. C’est notamment le cas en Angleterre, où bien des monastères doubles sont détruits : lorsqu’on les restaure, on en fait des monastères simples. Sans avoir totalement disparu, le phénomène s’assoupit jusqu’au milieu du XIe siècle.

En Gaule, durant l’occupation romaine, le christianisme touche les villes et l’aristocratie des grandes propriétés. À l’époque mérovingienne, les évêques sont toujours présents dans les villes, dont ils tiennent en mains l’administration, mais les campagnes sont livrées au paganisme. Les missionnaires irlandais s’attachent à christianiser les campagnes, et à réorganiser leurs circuits économiques. Leurs premières fondations gauloises, comme le prestigieux monastère de Luxeuil, sont des monastères d’hommes. Il est en effet difficile d’imaginer une communauté de femmes isolée en pleine forêt : des problèmes de sécurité, d’approvisionnement et de vie spirituelle se posent. Le monastère double offre une solution à ces problèmes. Le monastère de Faremoutiers, en Brie, est fondé vers 620 par sainte Fare, qui a connu l'Irlandais Colomban, puis son disciple favori, saint Eustase. Elle est la première abbesse de sa propre fondation. Il s’agit peut-être du premier monastère double de Gaule. La communauté obéit à la très dure règle de saint Colomban, et l’on ne fait pas de différence, en matière de discipline, entre les sexes. Jonas de Bobbio rapporte d’ailleurs une tentative d’évasion du dortoir des femmes, par une échelle. Le monastère Saint-Pierre de Remiremont, dans les Vosges, est fondé vers 620 par saint Amé (disciple de Colomban) et par saint Romaric (moine de Luxeuil). Il est dirigé par des abbesses, dont la première est sainte Mactefelde. Les moniales vivent sur les hauts, les moines dans la vallée. La règle est, durant les premiers siècles, celle de Colomban. Puis, probablement au Xe siècle, le monastère cesse d'être double pour être dévolu aux femmes. Le monastère de Jouarre, en Île-de-France, est fondé vers 630 par Adon. Il a peut-être été quelque temps monastère d'hommes, avant de devenir monastère double. La première abbesse en est sainte Théodechilde (ou Telchilde). La règle est celle de saint Colomban. Le monastère d’hommes de Marchiennes, en Flandre gallicante, est fondé en 630 par des moines colombaniens et par le comte Adalbaud, qui meurt en 642. Sa veuve, sainte Rictrude, ajoute à ce monastère, en 643, un monastère de femmes, afin de s’y retirer avec ses trois filles. Elle est la première abbesse de cette fondation, qui reste double jusqu’en 1024. Le monastère de Nivelles, en Belgique, est fondé vers 640, sous l’influence de saint Amand, par sainte Itta. Sa fille, sainte Gertrude, en est la première abbesse. Le monastère Saint-Jean Baptiste de Laon, en Picardie, est fondé vers 648 par sainte Salaberge, qui en est la première abbesse. Salaberge est une disciple du colombanien saint Eustase. Le monastère Saint-Pierre d’Étival, dans les Vosges, aurait, selon certains, été fondé par Bodon (ou Leudin), frère de sainte Salaberge, entre 640 et 660. On le suppose de tradition colombanienne. Le monastère de femmes, aujourd’hui disparu, est situé au Faing des Dames, à 500 pas, à l’ouest du monastère d’hommes. Le monastère de Chelles, en Île-de-France, est fondé en 656 par la reine Bathilde. La première abbesse en est sainte Bertille. Le monastère Saint-Pierre de Hasnon, dans le Nord-Pas-de-Calais, est fondé en 670 par Jean et Eulalie d’Ostrevant. Il est dirigé par des abbesses.

Abbaye de Fontevrault

Histoire médiévale (à l'occasion de la mémoire des Saints abbés de Cluny)

Georges Duby - Histoire médiévale - Cette vidéo est déjà ancienne mais elle vaut réellement le détour.

Maximes

Le monachisme égyptien