Le tournant bénédictin

par le Frère Antoine-Frédéric

III. Les débuts de l’époque carolingienne : les conciles réunis sous l’autorités des princes Carloman et Pépin.

En 742, un concile réunissant des évêques de Germanie à l’initiative de Carloman, fils aîné de Charles-Martel, prince et maire du palais de la partie orientale du royaume franc, sous la présidence du légat du pape Boniface stipule dans son septième et dernier canon : « Que tous les moines et toutes les servantes de Dieu moniales s’efforcent de vivre, ordonner et gouverner leur propre vie selon la règle de saint Benoît. » Pour comprendre le sens et la portée de la prescription il est nécessaire de la remettre dans son contexte historique et pour cela présenter les principaux acteurs du concile au cour duquel elle fut énoncée. Cette prescription doit certainement beaucoup au légat du pape Boniface. Celui-ci est un effet un moine bénédictin anglo-saxon. Né vers 680 dans une famille chrétienne du Wessex, Wyifrid, de son nom de baptême fut offert par son père au monastère d’Exeter alors qu’il avait sept ans. Il passa ensuite du monastère d’Exeter à celui de Nursling où il devint responsable de l’école. Désireux de devenir missionnaire dans la tradition du monachisme anglo-saxon et irlandais il se rendit d’abord en Frise auprès de saint Willbrord, un autre moine anglo-saxon missionnaire. Puis, en 722, il reçut du pape Grégoire II, en même temps que son nouveau nom de Boniface, une mission d’évangélisation en Germanie avec le titre d’évêque sans siège fixe. Boniface évangélise la Hesse et la Thuringe en s’appuyant sur des moines et des moniales bénédictins anglo-saxons. En 732, le pape Grégoire III, successeur de Grégoire II, élève Boniface au rang d’archevêque avec pour mission d’établir une hiérarchie ecclésiastique en Germanie ce qui impliquait à la fois rétablir des évêques en Bavière et créer de nouveaux sièges épiscopaux en Hesse et en Thuringe. Dans sa mission d’évangélisation puis d’organisation ecclésiastique de la Germanie, Boniface a pu compter sur le soutien du maire du palais et prince des Francs, Charles-Martel qui détient la réalité du pouvoir politique dans le monde franc sous l’autorité purement nominale d’un roi mérovingien puis après 737 en se passant même de roi. Soutien de la mission de Boniface et allié du pape, Charles-Martel, fonde sa puissance politique sur des relations féodo-vassaliques et pour assurer la fidélité de ses nombreux vassaux, il n’hésite pas à distribuer des biens d’Église en spoliant les évêchés et les monastères. Aussi, à sa mort, en 741, l’Église franque se trouve dans un état catastrophique si l’on en juge par la description qu’en donne Boniface dans une lettre au pape Zacharie. Carloman, fils aîné de Charles-martel, qui a reçu le pouvoir sur la partie orientale du monde franc, décide alors d’entreprendre une réforme de l’Église franque avec le soutien du pape Zacharie et de son légat Boniface. Il convoque pour cela le concile germanique de 742 qui entend comme on l’a vu imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales. L’année suivante, en 743, un capitulaire de Carloman promulgué à la suite d’un concile réunie à Leptinnes indique que « les abbés et les moines ont reçu la règle du saint père Benoît pour restaurer la norme de la vie régulière. » Il semble donc qu’on soit passé entre le concile germanique et celui de Leptinnes de la prescription de la pratique de la règle de saint Benoît à sa mise en application concrète. La réforme de l’Église gagne ensuite l’autre partie du royaume franc gouverné par le second fils de Charles-martel, Pépin. En 744, un concile réuni par Pépin à Soissons décrète au canon 3 « Que l’ordre des moines et des servantes de Dieu demeure stable sous la sainte règle ». À première vue, on pourrait voir dans cette prescription une reprise du canon 7 du concile germanique de 742 qui serait ainsi appliqué non plus seulement dans les domaines de Carloman, mais dans l’ensemble du royaume franc. On doit toutefois relever une différence de formulation. Là où Carloman parlait de « règle de saint Benoît », Pépin utilise l’expression « sainte règle » qui est plus imprécise. On peut la comprendre soit comme une manière de désigner la règle de saint Benoît, soit comme renvoyant à une règle monastique sans plus de précision. L’absence de référence spécifique à la règle de saint Benoît dans les documents datent de lui règne de Pépin le Bref et du début de celui de Charlemagne, les témoignages nombreux de la pratique d’une pluralité de règles dans les monastères francs à cette époque suggèrent que la « sainte règle » n’est pas obligatoirement la « règle de saint Benoît. » Il semble donc que Pépin adopte une position beaucoup plus prudente que celle de son frère concernant la réforme des monastères. Là où Carloman probablement sous l’influence du moine bénédictin Boniface entendait imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales. Pépin veut simplement s’assurer que tous les moines et moniales pratiquent une règle. Or, en 747, Carloman se retire dans un monastère ne Italie, laissant le champ libre à son frère Pépin. De ce fait il semble que le projet de Carloman et de Bonfiace d’imposer la règle de saint Benoît à tous les moines et moniales du monde franc ait été dans rapidement abandonné.

II. La première diffusion de la règle de saint Benoît de Nursie.

Si, comme nous l’avons vu, Benoît de Nursie ne peut être défini à proprement parler comme le fondateur d’un ordre monastique, on peut se demande comment sa règle s’est diffusée. La question est d’autant plus délicate qu’une quarantaine d’années après sa mort, le monastère du Mont-Cassin qu’il avait fondé et pour lequel il avait probablement rédigé sa règle fut détruit par les Lombards. Les moines chassés du Mont-Cassin s’installèrent peut-être à Rome. En tout cas, la règle de saint Benoît survécut à la destruction. Elle allait même connaître au tournant des VIe-VIIe siècles une plus large diffusion grâce à l’action du pape Grégoire Ier le Grand.

Avant d’être élu souverain pontife, Grégoire avait été moine au monastère Saint-André du Caelius qu’il avait fondé dans une demeure appartenant à sa famille. Peut-être – mais on ne peut l’affirmer – avait-t-il alors observé la règle de saint Benoit. En tout cas, devenu pape, il prend deux initiatives qui vont contribuer à sa diffusion Tout d’abord il écrit au deuxième livre de ses Dialogues, une vie de saint Benoît qui, du fait de la personnalité de son auteur, va contribuer à diffuser largement le culte d’un saint qui n’était probablement guère connu au-delà de l’Italie centrale et méridionale. Et même si Grégoire ne fait qu’une seule allusion à la règle dans ses Dialogues, la popularité de Benoît va rejaillir sur son écrit. Ensuite, Grégoire désigne comme chef de la mission chargée d’aller évangéliser le pays des Angles, un moine, le prieur de Saint-André de Caelius, Augustin qui devient le premier évêque de Cantorbéry. Par son intermédiaire la règle de saint Benoît va être diffusé en Angleterre et, comme nous le verrons, les moines bénédictins anglo-saxons joueront un rôle essentiel dans l’évangélisation de la Germanie et la diffusion de la règle de saint Benoît dans le monde franc.

Toutefois le rôle de Grégoire le Grand n’est pas seul en cause dans le succès de la règle de saint Benoît ; au viie siècle, celle-ci s’est aussi partiellement diffusée mêlée à la règle de saint Colomban dans des règles mixtes. Pour comprendre de quoi il s’agit il est nécessaire de présenter rapidement saint Colomban. Ce moine irlandais, disciple de Comgall au monastère de Bangor, est venu en Gaule vers 590 et s’est installé à Luxeuil dans les Vosges. Après y avoir passé une vingtaine d’années, il quitte les lieux alors qu’il est en conflit à la fois avec la reine Brunehaut pour des raisons politiques et avec es évêques francs à propos de la date de Pâques. Chassé de Gaule, Colomban s’installe quelques temps à Bregenz sur les rives du lac de Constance avant de fonder le monastère de Bobbio dans les montagnes entre Gênes et Milan où il meurt en 615. Colomban est l’auteur de plusieurs écrits dont une règle des moines probablement composée lors de son séjour dans les Vosges : cette règle ne comprend qu’un traité spirituel et ordo liturgique mais aucun élément sur l’organisation du monastère. Colomban s’est peut-être inspiré de la règle de saint Benoît pour son chapitre sur l’obéissance. En outre saint Colomban rédigea des pénitentiels qui contribuèrent à introduire en Gaule la pratique insulaire de la pénitence tarifée, fixant une pénitence précise pour chaque faute. L’absence de chapitre concernant l’organisation du monastère dans la règle de saint Colomban ont amené ses successeurs à chercher ces éléments ailleurs et notamment dans la règle de saint Benoît. Ainsi, lorsqu’en 632 saint Éloi fonde le monastère de Solignac qu’il place sous la juridiction disciplinaire de l’abbé de Luxeuil, il définit la règle suivie par les moines comme celle des bienheureux pères Benoît et Colomban. Le codex regularum, recueil des règles monastiques latines anciennes composé par Benoît d’Aniane au début du IXe siècle a conservé le texte de deux règles féminines rédigées au VIIe siècle où se mêlent des éléments empruntés aux règles de saint Benoît et de saint Colomban. : la regula cuiusdam patris ad virgines qui semble avoir été la règle observée au monastère d’Eboriac fondé par Burgundofare et qui est généralement attribuée à Walbert, abbé de Luxeuil à partir de 629, et la règle rédigée par Donat, évêque de Besançon pour le monastère de Jussamoutiers. Pour ce qui est de l’organisation du monastère ces deux règles suivent essentiellement saint Benoît. En revanche l’insistance sur la confession et la pénitence d’une part et la liturgie très ample d’autre part s’inspirent de la règle de saint Colomban. Il convient de noter que, dans les règles mixtes, une organisation d’inspiration bénédictine se trouve associée à une liturgie beaucoup plus développée que celle prévue par saint Benoît. C’est un élément à prendre en compte lorsqu’on évoque le tournant liturgique qu’aurait fait prendre Benoît d’Aniane au monachisme bénédictin. Il est certes vrai que l’office prévu par les coutumes rédigées par Benoît d’Aniane est sensiblement plus lourd que celui prévu par la règle de saint Benoît. Mais il est probable qu’avant même Benoît d’Aniane, dans beaucoup de monastères marqués par la tradition des règles mixtes, la liturgie comprenait déjà de nombreux ajouts par rapport à la règle de saint Benoît de Nursie.

Abbaye de Luxeuil

I. Préliminaires : Quelques considérations sur saint Benoît de Nursie et sa règle.

 

 

Avant de nous intéresser à ce que nous avons appelé le tournant bénédictin du monachisme occidental, il est nécessaire de revenir brièvement sur la figure de référence du monachisme bénédictin, saint Benoît de Nursie et sur la règle qu’il a écrite. La mémoire liturgique de saint Benoît de Nursie tend à le présenter comme le fondateur d’un ordre religieux – et même le plus ancien des ordres religieux – l’ordre de saint Benoît (O.S.B.) autrement dit les Bénédictins. Or cette présentation est quelque peu artificielle. Benoît de Nursie n’a probablement jamais eu l’intention de fonder un ordre religieux. Il est vrai qu’il n’existait pas d’ordre religieux – du moins comme nous l’entendons aujourd’hui ‒ au temps de saint Benoît, au VIe siècle. Les premiers ordres religieux véritablement structurés (Cisterciens, Prémontrés, Templiers) ne sont apparus qu’au XIIe siècle et ce n’est qu’au XIIIe siècle que ce mode d’organisation de la vie religieuse s’est imposé sous l’égide de la papauté.

Benoît de Nursie a certes fondé plusieurs monastères mais il ne semble pas qu’il ait établi une structure pour les réunir. Il ne semble pas notamment qu’après la fondation du Mont-Cassin, il ait gardé des contacts avec ses premières fondations autour de Subiaco. La règle qu’il a écrite insiste sur l’autonomie de chaque monastère et n’envisage aucune superstructure réunissant des monastères ni aucune autorité supérieure à l’abbé sinon la possible intervention de l’évêque du lieu. Benoît de Nursie n’est donc pas le fondateur d’un ordre religieux mais un abbé charismatique, qui, d’après son biographe, le pape Grégoire le Grand, a accompli de nombreux miracles, et aussi l’auteur d’une règle monastique.

Sur ce point aussi il est bon d’apporter quelques précisions. La période allant de la fin du IVe siècle au début du VIIe siècle est marquée par la rédaction de nombreuses règles monastiques en Occident. Si les règles les plus anciennes –, la règle de saint Pacôme et la règle de saint Basile ‒ ont été écrits en Orient, c’est en Occident que ce genre littéraire s’est surtout développé. J’emploie à dessein l’expression « genre littéraire » pour bien montrer que la rédaction des règles monastiques obéit à certains critères et que leurs auteurs s’inspirent, notamment quand il s’agit de règles relativement tardives comme la règle de saint Benoît rédigée dans le second quart du vie siècle, des œuvres de leurs devanciers. Ainsi saint Benoît de Nursie a beaucoup emprunté à une règle anonyme écrite probablement en Italie du sud dans le premier quart du VIe siècle, la Règle du Maître, caractérisée par sa très grande prolixité, c’est de loin la plus longue des règles monastiques anciennes conservées. Benoît de Nursie ne s’est pas toutefois contenter d’abréger la Règle du Maître. Il en a modifié certains aspects : ainsi, pour la désignation de l’abbé, il a remplacé la procédure du choix d’un successeur par l’abbé juste avant son décès, par celle de l’élection. Surtout il a eu recours à des éléments de la tradition monastique ignorées de la Règle du Maître. Ainsi, Benoît de Nursie utilise des œuvres de saint Augustin, sa règle et son traité sur le travail manuel des moines alors que cet auteur n’est jamais cité dans la Règle de Maître.

Ainsi Benoît de Nursie réalise dans sa règle une synthèse équilibrée de la tradition monastique ancienne réunissant des éléments pris à des auteurs qui, de leur vivant, étaient parfois en conflit entre eux comme saint Augustin et Jean Cassien opposés sur la théologie de la grâce. Il ne faut pas donc s’imaginer saint Benoît écrivant sa règle à partir d’une feuille ‒ de papyrus ou de parchemin ‒ vierge. Son ouvrage est plutôt le fruit de ses lectures, d’un long et patient travail de recherche dans diverses règles monastiques qu’il avait à sa disposition pour en tirer le meilleur. Telle est du moins la vision de la règle de saint Benoît que tendent à donner les recherches actuelles. Mais c’est aussi celle qu’en avait Benoît d’Aniane. Dans la préface de sa Concorde des règles, il écrit en effet que « saint Benoît a tiré sa règle des autres règles a, pour ainsi dire, fait de toutes ces gerbes une seule gerbe bien serrée. »

Le tournant bénédctin du monaschisme occidental (Fr. Ant. Fradéric)

Benoît d’Aniane et le tournant bénédictin du monachisme occidental.

Introduction

 

Le 11 février 821 au monastère d’Inden près du palais impérial d’Aix-la-Chapelle, mourait l’abbé du lieu, Vitiza, Benoît en religion, fondateur du monastère d’Aniane et proche conseiller de l’empereur Louis le Pieux. Benoît d’Aniane occupe une place singulière dans l’histoire du monachisme occidental. D’une part on lui reconnaît généralement un rôle déterminant dans l’adoption de la règle de saint Benoît de Nursie comme norme de vie par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. D’autre part on considère le plus souvent que ce résultat n’a été obtenu qu’aux prix d’une modification profonde de l’équilibre général du monachisme bénédictin tel que l’avait conçu Benoît de Nursie, modification que l’on peut caractériser par un développement hypertrophique de la liturgie au détriment notamment du travail manuel. Cela peut expliquer que malgré l’importance historique très généralement reconnue à saint Benoît d’Aniane, sa mémoire liturgique n’est célébrée que de manière discrète dans le monde monastique contemporain, n’étant obligatoire que dans la seule congrégation de Solesmes, et encore a-t-elle été reportée au 12 février pour laisser la place à la mémoire de Notre-Dame de Lourdes. Le 1200ème anniversaire de la mort de Benoît d’Aniane nous paraît fournir une occasion de réexaminer le rôle de ce personnage dans l’histoire du monachisme occidental.

Toutefois notre propos est moins de nous intéresser au rôle personnel de Benoît d’Aniane qu’à ce tournant majeur pour l’histoire monachisme occidental que fut l’adoption de la règle de saint Benoît par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. Or de ce point de vue, force est de constater que l’action de Benoît d’Aniane s’inscrit dans un mouvement de longue durée amorcée bien avant lui. Le capitulaire promulgué par le maire du palais Carloman à la suite du premier concile réformateur carolingien, le concile germanique de 742, réuni à l’instigation du moine bénédictin et légat du pape saint Boniface, stipulait déjà que tous le moines et servantes de Dieu devaient observer la règle de saint Benoît. Si cette prescription est longtemps restée lettre morte, Charlemagne, devenu empereur, réunit à Aix-la-Chapelle en 802 une assemblée d’abbés et de moines dans le but d’imposer la règle de saint Benoît. Un capitulaire fut promulgué en ce sens à l’issue de cette assemblée. Un bilan contrasté de cette politique fut dressé par les cinq conciles réformateurs réunis à l’initiative de Charlemagne en 813 à Arles, Chalon-sur-Saône, Mayence, Reims et Tours, qui s’inscrivent dans la même lignée. De ce fait les assemblées d’abbés et de moines réunies par Louis le Pieux à Aix-la-Chapelle en 816 et 817 à l’instigation de Benoît d’Aniane ne constituent pas une nouveauté. Il semble toutefois qu’elles aient connu un plus grand succès que les tentatives précédentes puisqu’il ne fut plus jugé nécessaire par la suite de réunir de telles assemblées. Cela ne signifie pas pour autant que Benoît d’Aniane réussit à imposer la règle de saint Benoît de Nursie en tout lieu. En certains monastères, la règle ne fut établie qu’après la mort du saint. L’exemple le plus caractéristique est celui de Saint-Denis où, suite à l’inspection menée par Benoît d’Aniane en personne en 817, les religieux avaient majoritairement opté pour l’observance canoniale ; la minorité désireuse de vivre selon la règle de saint Benoît étant reléguée au prieuré de la Celle Saint-Denis. Ce n’est qu’en 829, huit ans après la mort de Benoît d’Aniane, que les évêques réunis en concile à Paris imposèrent aux religieux de Saint-Denis d’observer la règle de saint Benoît. Et encore les religieux récalcitrants firent-ils appel à l’empereur Louis le Pieux qui ne rendit définitivement sa sentence confirmant celle des évêques, qu’en 832. Si la volonté d’imposer la règle de saint Benoît est antérieure à Benoît d’Aniane, la mise en œuvre de la réforme ne s’est donc pas non plus arrêtée brutalement à sa mort. La dynamique réformatrice s’étendit même au-delà de la mort de Louis le Pieux en 840. Ainsi la règle de saint Benoît ne s’imposa à Saint-Bénigne de Dijon que dans les années 860. Notre enquête excédera donc les limites chronologiques de la vie de Benoît d’Aniane (v. 751-821). Elle dépassera le cadre du monachisme bénédictin stricto sensu pour s’intéresser à l’influence exercer à l’époque carolingienne par la règle de saint Benoît sur d’autres formes de vie religieuse.

Deux règles canoniales ont en effet été rédigées à l’époque carolingienne, la règle de saint Chrodegang pour les clercs de l’Église de Metz au milieu du viiie siècle et l’instruction pour les chanoines (institutio canonicorum) promulguée lors du concile d’Aix-la-Chapelle de 816. Or toutes les deux sont influencées par la règle de saint Benoît de manière explicite pour la règle de saint Chrodegang qui cite souvent Benoît de Nursie, de manière plus implicite pour l’instruction pour les chanoines qui évite soigneusement toute référence à la règle de saint Benoît mais décrit un mode de vie proche de l’idéal bénédictin. Pour ce qui concerne les reclus, la Règle pour les solitaires de Grimlaïc, rédigée après 816, très probablement à l’époque carolingienne, sans que l’on puisse donner plus de précision, cite, elle aussi, très abondamment la Règle de saint Benoît. Ainsi, à l’époque carolingienne, la règle de saint Benoît de Nursie devint la référence pour l’ensemble de la vie religieuse en occident. C’est ce tournant majeur dans l’histoire du monachisme occidental que nous voudrions évoquer en en étudiant les différents aspects et en essayant plus particulièrement de comprendre le rôle qu’y a joué Benoît d’Aniane.