Préliminaires : Quelques considérations

sur saint Benoît de Nursie et sa règle.

 

Avant de nous intéresser à ce que nous avons appelé le tournant bénédictin du monachisme occidental, il est nécessaire de revenir brièvement sur la figure de référence du monachisme bénédictin, saint Benoît de Nursie et sur la règle qu’il a écrite. La mémoire liturgique de saint Benoît de Nursie tend à le présenter comme le fondateur d’un ordre religieux – et même le plus ancien des ordres religieux – l’ordre de saint Benoît (O.S.B.) autrement dit les Bénédictins. Or cette présentation est quelque peu artificielle. Benoît de Nursie n’a probablement jamais eu l’intention de fonder un ordre religieux. Il est vrai qu’il n’existait pas d’ordre religieux – du moins comme nous l’entendons aujourd’hui ‒ au temps de saint Benoît, au VIe siècle. Les premiers ordres religieux véritablement structurés (Cisterciens, Prémontrés, Templiers) ne sont apparus qu’au XIIe siècle et ce n’est qu’au XIIIe siècle que ce mode d’organisation de la vie religieuse s’est imposé sous l’égide de la papauté.

Benoît de Nursie a certes fondé plusieurs monastères mais il ne semble pas qu’il ait établi une structure pour les réunir. Il ne semble pas notamment qu’après la fondation du Mont-Cassin, il ait gardé des contacts avec ses premières fondations autour de Subiaco. La règle qu’il a écrite insiste sur l’autonomie de chaque monastère et n’envisage aucune superstructure réunissant des monastères ni aucune autorité supérieure à l’abbé sinon la possible intervention de l’évêque du lieu. Benoît de Nursie n’est donc pas le fondateur d’un ordre religieux mais un abbé charismatique, qui, d’après son biographe, le pape Grégoire le Grand, a accompli de nombreux miracles, et aussi l’auteur d’une règle monastique.

Sur ce point aussi il est bon d’apporter quelques précisions. La période allant de la fin du IVe siècle au début du VIIe siècle est marquée par la rédaction de nombreuses règles monastiques en Occident. Si les règles les plus anciennes –, la règle de saint Pacôme et la règle de saint Basile ‒ ont été écrits en Orient, c’est en Occident que ce genre littéraire s’est surtout développé. J’emploie à dessein l’expression « genre littéraire » pour bien montrer que la rédaction des règles monastiques obéit à certains critères et que leurs auteurs s’inspirent, notamment quand il s’agit de règles relativement tardives comme la règle de saint Benoît rédigée dans le second quart du vie siècle, des œuvres de leurs devanciers. Ainsi saint Benoît de Nursie a beaucoup emprunté à une règle anonyme écrite probablement en Italie du sud dans le premier quart du VIe siècle, la Règle du Maître, caractérisée par sa très grande prolixité, c’est de loin la plus longue des règles monastiques anciennes conservées. Benoît de Nursie ne s’est pas toutefois contenter d’abréger la Règle du Maître. Il en a modifié certains aspects : ainsi, pour la désignation de l’abbé, il a remplacé la procédure du choix d’un successeur par l’abbé juste avant son décès, par celle de l’élection. Surtout il a eu recours à des éléments de la tradition monastique ignorées de la Règle du Maître. Ainsi, Benoît de Nursie utilise des œuvres de saint Augustin, sa règle et son traité sur le travail manuel des moines alors que cet auteur n’est jamais cité dans la Règle de Maître.

Ainsi Benoît de Nursie réalise dans sa règle une synthèse équilibrée de la tradition monastique ancienne réunissant des éléments pris à des auteurs qui, de leur vivant, étaient parfois en conflit entre eux comme saint Augustin et Jean Cassien opposés sur la théologie de la grâce. Il ne faut pas donc s’imaginer saint Benoît écrivant sa règle à partir d’une feuille ‒ de papyrus ou de parchemin ‒ vierge. Son ouvrage est plutôt le fruit de ses lectures, d’un long et patient travail de recherche dans diverses règles monastiques qu’il avait à sa disposition pour en tirer le meilleur. Telle est du moins la vision de la règle de saint Benoît que tendent à donner les recherches actuelles. Mais c’est aussi celle qu’en avait Benoît d’Aniane. Dans la préface de sa Concorde des règles, il écrit en effet que « saint Benoît a tiré sa règle des autres règles a, pour ainsi dire, fait de toutes ces gerbes une seule gerbe bien serrée. »

26 septembre

Saint Nil de Rossano Fondateur de l'abbaye de Grottaferrata (✝ 1005)

Ce Calabrais était un haut fonctionnaire d'origine grecque, comme beaucoup dans cette région. Il s'était converti à la mort de sa femme et fonda un monastère à Grottaferrata dans le Latium. Ce monastère basiléen (qui suit la Règle monastique de Saint Basile) existe encore. Ce monastère souligne l'importance de la présence monastique byzantine en Italie du Sud, région qui, avec la Sicile, resta attachée à l'Église Orthodoxe jusqu'au 15-16e siècle." Saint Nil mourut dans son monastère à l'âge de quatre-vingt-dix ans.

Le tournant bénédctin du monaschisme occidental (Fr. Ant. Fradéric)

Benoît d’Aniane et le tournant bénédictin du monachisme occidental.

Introduction

 

Le 11 février 821 au monastère d’Inden près du palais impérial d’Aix-la-Chapelle, mourait l’abbé du lieu, Vitiza, Benoît en religion, fondateur du monastère d’Aniane et proche conseiller de l’empereur Louis le Pieux. Benoît d’Aniane occupe une place singulière dans l’histoire du monachisme occidental. D’une part on lui reconnaît généralement un rôle déterminant dans l’adoption de la règle de saint Benoît de Nursie comme norme de vie par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. D’autre part on considère le plus souvent que ce résultat n’a été obtenu qu’aux prix d’une modification profonde de l’équilibre général du monachisme bénédictin tel que l’avait conçu Benoît de Nursie, modification que l’on peut caractériser par un développement hypertrophique de la liturgie au détriment notamment du travail manuel. Cela peut expliquer que malgré l’importance historique très généralement reconnue à saint Benoît d’Aniane, sa mémoire liturgique n’est célébrée que de manière discrète dans le monde monastique contemporain, n’étant obligatoire que dans la seule congrégation de Solesmes, et encore a-t-elle été reportée au 12 février pour laisser la place à la mémoire de Notre-Dame de Lourdes. Le 1200ème anniversaire de la mort de Benoît d’Aniane nous paraît fournir une occasion de réexaminer le rôle de ce personnage dans l’histoire du monachisme occidental.

Toutefois notre propos est moins de nous intéresser au rôle personnel de Benoît d’Aniane qu’à ce tournant majeur pour l’histoire monachisme occidental que fut l’adoption de la règle de saint Benoît par l’ensemble des moines de l’empire carolingien. Or de ce point de vue, force est de constater que l’action de Benoît d’Aniane s’inscrit dans un mouvement de longue durée amorcée bien avant lui. Le capitulaire promulgué par le maire du palais Carloman à la suite du premier concile réformateur carolingien, le concile germanique de 742, réuni à l’instigation du moine bénédictin et légat du pape saint Boniface, stipulait déjà que tous le moines et servantes de Dieu devaient observer la règle de saint Benoît. Si cette prescription est longtemps restée lettre morte, Charlemagne, devenu empereur, réunit à Aix-la-Chapelle en 802 une assemblée d’abbés et de moines dans le but d’imposer la règle de saint Benoît. Un capitulaire fut promulgué en ce sens à l’issue de cette assemblée. Un bilan contrasté de cette politique fut dressé par les cinq conciles réformateurs réunis à l’initiative de Charlemagne en 813 à Arles, Chalon-sur-Saône, Mayence, Reims et Tours, qui s’inscrivent dans la même lignée. De ce fait les assemblées d’abbés et de moines réunies par Louis le Pieux à Aix-la-Chapelle en 816 et 817 à l’instigation de Benoît d’Aniane ne constituent pas une nouveauté. Il semble toutefois qu’elles aient connu un plus grand succès que les tentatives précédentes puisqu’il ne fut plus jugé nécessaire par la suite de réunir de telles assemblées. Cela ne signifie pas pour autant que Benoît d’Aniane réussit à imposer la règle de saint Benoît de Nursie en tout lieu. En certains monastères, la règle ne fut établie qu’après la mort du saint. L’exemple le plus caractéristique est celui de Saint-Denis où, suite à l’inspection menée par Benoît d’Aniane en personne en 817, les religieux avaient majoritairement opté pour l’observance canoniale ; la minorité désireuse de vivre selon la règle de saint Benoît étant reléguée au prieuré de la Celle Saint-Denis. Ce n’est qu’en 829, huit ans après la mort de Benoît d’Aniane, que les évêques réunis en concile à Paris imposèrent aux religieux de Saint-Denis d’observer la règle de saint Benoît. Et encore les religieux récalcitrants firent-ils appel à l’empereur Louis le Pieux qui ne rendit définitivement sa sentence confirmant celle des évêques, qu’en 832. Si la volonté d’imposer la règle de saint Benoît est antérieure à Benoît d’Aniane, la mise en œuvre de la réforme ne s’est donc pas non plus arrêtée brutalement à sa mort. La dynamique réformatrice s’étendit même au-delà de la mort de Louis le Pieux en 840. Ainsi la règle de saint Benoît ne s’imposa à Saint-Bénigne de Dijon que dans les années 860. Notre enquête excédera donc les limites chronologiques de la vie de Benoît d’Aniane (v. 751-821). Elle dépassera le cadre du monachisme bénédictin stricto sensu pour s’intéresser à l’influence exercer à l’époque carolingienne par la règle de saint Benoît sur d’autres formes de vie religieuse.

Deux règles canoniales ont en effet été rédigées à l’époque carolingienne, la règle de saint Chrodegang pour les clercs de l’Église de Metz au milieu du viiie siècle et l’instruction pour les chanoines (institutio canonicorum) promulguée lors du concile d’Aix-la-Chapelle de 816. Or toutes les deux sont influencées par la règle de saint Benoît de manière explicite pour la règle de saint Chrodegang qui cite souvent Benoît de Nursie, de manière plus implicite pour l’instruction pour les chanoines qui évite soigneusement toute référence à la règle de saint Benoît mais décrit un mode de vie proche de l’idéal bénédictin. Pour ce qui concerne les reclus, la Règle pour les solitaires de Grimlaïc, rédigée après 816, très probablement à l’époque carolingienne, sans que l’on puisse donner plus de précision, cite, elle aussi, très abondamment la Règle de saint Benoît. Ainsi, à l’époque carolingienne, la règle de saint Benoît de Nursie devint la référence pour l’ensemble de la vie religieuse en occident. C’est ce tournant majeur dans l’histoire du monachisme occidental que nous voudrions évoquer en en étudiant les différents aspects et en essayant plus particulièrement de comprendre le rôle qu’y a joué Benoît d’Aniane.