Qu’est-ce qu’un moine ? (Fr. Denis d'En-Calcat)

Théotime disait à frère Joseph : » Ne sois pas de ces moines qui pensent qu’il n’y a pas de salut en dehors du monastère, et qu’au-delà de la clôture c’est le monde en perdition. C’est plus que de la suffisance, c’est de l’orgueil spirituel et du mépris, de l’ignorance des dons que Dieu a répandus à profusion sur tous les hommes. Si tu es heureux d’être moine, rends grâce à Dieu et pense que le monde est rempli de gens qui te valent cent ou mille fois.

Mais ne sois pas non plus de ceux-là qui ont pris l’habitude de décrier leur condition monastique sous le couvert d’une humilité douteuse qui est peut être seulement le signe qu’ils ont perdu la ferveur de leur amour, l’estime de leur vocation, le souvenir de la parole que Dieu leur a dite un jour au cœur : »Viens suis-moi. » Alors ils proclament avec des apparences de sagesse : » Bah ! les moines ne sont rien de moins ni rien de plus que n’importe qui. » Mais parler ainsi c’est manquer à Dieu.

Ce ne serait pas mal poser la question que de se demander de quelle utilité est le moine, car tu sais que le Seigneur a en horreur ce qui ne sert à rien comme un figuier sans figues ou une lampe éteinte. Dans ces conditions je crois, dit Théotime, que le moine est fait pour être regardé.

« Quoi ? dit frère Joseph.

- Eh ! bien oui, dit Théotime, comme un signal sur le bord du chemin pour aider le voyageur à ne pas s’égarer. Il faut que le voyageur, de temps en temps, bute sur le mur du monastère. Il dit : » Qu’est-ce que c’est ici ? » il entre, il regarde, il écoute : il a peut être rencontré Dieu. Voilà pourquoi il y a des moines ? Comme une icône qui est là, qui n’est qu’un morceau de bois peint, mais qui est à sa façon un visage de Dieu.

- Et si personne n’entre dit frère Joseph, à quoi sert l’icône ?

- Elle veille dit Théotime, elle attend, elle dure, elle brille doucement, et comme elle est vivante, elle pleure ou elle se réjouit selon les jours, elle brûle, comme la flamme d’une lampe que le moindre souffle couche ou relève et qui fait d’elle ce qu’il veut.

« Les dits » de Théotime ( Frère Denis moine d’En Calcat)

Proposé par Elisabeth B.

29 mai, Pseudo-Macaire, florilège

29. En effet, celui qui porte une blessure de charité et un amour divin dans la prière, ou même s’il n’a rien encore, mais qui lutte pour l’obtenir de Dieu, qu’il y soit dès lors autorisé avec joie par les autres frères [GL 9, 4]. Et celui-ci, de même qu’il a entrepris une oeuvre plus essentielle, de même il doit assumer un combat plus considérable, beaucoup de labeur et un zèle incessant, parce que nombreux sont les obstacles (suscités par) la malice à la persévérance dans la prière [GL 9, 6]. En effet, si l’humilité et la charité, la simplicité et la bonté n’ornent pas notre prière, celle-ci, ou plutôt le faux-semblant de la prière, ne nous servira de rien [GL 9, 9].

28 mai, Pseudo-Macaire, 2ème Florilège (traduction du Fr. Vincent)

25. Le corps de l’homme est un temple de Dieu ; et celui qui le détruit, le Seigneur le détruira. Et le coeur de l’homme est un autel du Saint-Esprit, et si l’autel n’est pas pur et saint, exempt de convoitise, de haine, de colère et de fureur, le Seigneur abandonne l’autel et sort. Sanctifions l’un et l’autre [I, 7, 18, 3]. Avec le temple du Seigneur, sanctifions aussi l’autel, afin que si notre lampe brille, nous entrions dans la salle des noces [I, 7, 18, 6]. Si les pieds de notre coeur sont souillés par l’envie, la haine, la colère ou la fureur, nous resterons dehors. Si la main de notre coeur est souillée, elle ne peut ouvrir la porte de la salle des noces. Que notre coeur soit vierge, pur et saint, pour que nous voyions celui dont le coeur est vierge et pur [I, 7, 18, 8]. De même en effet que nous nous efforçons de préserver des fautes manifestes l’homme extérieur, de même, au sujet de l’homme intérieur qu’est l’âme, il faut lutter pour le préserver de toute sale pensée, selon la parole : « En toute vigilance garde ton coeur, car c’est de là que viennent les sources de vie », en tant qu’épouse du Christ [GL 3, 6].

26. Par le zèle, le labeur et un incessant souvenir du Seigneur, nous pouvons accomplir purement la charité envers Dieu et la seconde, celle envers le prochain, par lesquelles s’obtient l’exact accomplissement des saints commandements. C’est en effet la mort du Mauvais, quant l’intellect se trouve constamment occupé à l’amour et au souvenir de Dieu. En effet, la ruse de la malice, trouvant l’intellect éloigné du souvenir, de l’amour et de la recherche de Dieu, ou bien lui fait apparaître les divins commandements difficiles et pesants, ou bien inspire une prétention de justice et enfle d’un orgueil trompeur comme si l’on accomplissait au plus haut point les vertus. Mais quand « l’Esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit », selon le divin apôtre, alors nous sommes vraiment dignes du Christ, non quand nous nous justifions nous-mêmes par notre prétention [GL 7, 2. 4-6].

27. Tout le combat de l’adversaire consiste en ceci, qu’il puisse distraire l’intellect du souvenir de Dieu, en recourant à des appâts terrestres et en (le) détournant du vrai bien vers les biens apparents [GL 7, 9]. Mais l’on a besoin d’offrir à Dieu les prémices et les premières graisses du composé de notre nature, c’est-à-dire l’intellect lui-même, la disposition elle-même, notre droite pensée, selon que, comme en figure, le patriarche Abraham fit pour le prêtre de Dieu Melchisédech [GL 7, 10-11].

28. Le fait que le Royaume soit à l’intérieur des (personnes) pieuses, comme l’a dit le Seigneur, désigne la réjouissance de l’Esprit céleste advenant aux âmes qui en sont dignes, cette délectation et cette réjouissance spirituelles que les saints vont avoir dans le Royaume. Les âmes fidèles sont déjà, dès ici-bas, jugées dignes de ces arrhes, par l’efficace communion de l’Esprit [GL 8, 4].

Réclusion - Texte 5

Introduction

En ce temps de confinement, il me semble que l’on peut s’intéresser à une forme particulière de vie monastique : la réclusion. Souvent en ce temps particulier que nous vivons, les moines sont interrogés pour donner des conseils concernant le confinement. En réalité les moines bénédictins ne sont pas les mieux placés pour donner de tels conseils car ce sont des hyper-privilégiés du confinement. Nous avons la chance de vivre le confinement en communauté et de disposer d’une vaste propriété. Dans ces conditions, il est presque un peu indécent de vouloir donner des conseils à ceux qui vivent seuls dans leur petit appartement parisien. Il n’en demeure pas moins que le confinement se rapproche d’un type de vie monastique radicale, celle des reclus. La réclusion est une expérience que l’on trouve à l’origine même du monachisme puisque saint Antoine, le « père des moines » a lui-même vécu un temps de réclusion dans un ancien fort du désert d’Égypte. Saint Benoît aussi a vécu en reclus dans une grotte à Subiaco. Par la suite les reclus et les recluses étaient des personnages familiers des villes médiévales. Pourtant, me semble-t-il, cette forme de vie monastique reste relativement méconnue et assez peu étudiée. Je voudrais ici proposer des réflexions sur la réclusion à partir de textes de la tradition monastique ou de textes de la tradition littéraire décrivant une expérience de la réclusion. Certains de ces textes sont bien connus d’autres le sont moins et même ne sont pas encore traduits en français. Pour chacun de ces textes je le présenterai rapidement en exposant les raisons pour lesquelles j’ai choisi ce texte puis j’en ferai un bref commentaire pour expliquer ce que ce texte, selon moi, nous apprend de l’expérience de la réclusion.

 

Texte n°5

Le reclus prophète : saint Hospice de Nice

 

Si la Syrie et ses abords étaient dans l’Antiquité chrétienne et le haut Moyen âge lapatrie par excellence des reclus, cela ne veut pas dire que l’on n’en trouvait pas dans d’autres contrées. Dans la seconde moitié du vie siècle, donc à l’époque où vécut Théodore de Sykéon, Grégoire de Tours mentionnent dans ces différentes œuvres, divers cas de reclus gaulois. Si le mode de vie des stylites ne paraît pas s’être implanté en Gaule – Grégoire de Tours ne rapporte que le cas du diacre Vulfilaic dans les Ardennes qui fut contraint d’y renoncer par des évêques – les reclus paraissent s’y être parfaitement acclimatés. Parmi les « reclus » décrits par Grégoire de Tours, nous nous intéresserons à deux personnages pour lesquels nous disposons d’une notice assez fournie. Le premier est saint Hospice qui a laissé son nom à la pointe sainte Hospice située sur la commune de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Voici ce qu’en dit Grégoire de Tours au livre VI de son Histoire des Francs :

Il y avait près de la ville de Nice en ce temps un reclus Hospice qui pratiquait une grande abstinence. Attaché à même le corps avec des chaînes de fer et ceint par-dessus d’un cilice, il ne mangeait rien d’autre que du pain sec avec quelques dattes, et même pendant les jours de Carême, il se nourrissait de ces racines d’herbes d’Egypte dont usent les ermites et que lui fournissaient des marchands. Après avoir d’abord bu le jus dans lequel elles avaient cuit, il les consommait elles-mêmes ensuite. Or, le Seigneur a daigné opérer de grands miracles par son intermédiaire. C’est ainsi qu’un certain jour, par une révélation de l’Esprit Saint, il prédit de cette manière la venue des Lombards dans les Gaules et ils dévasteront sept cités parce que la malice des hommes a grandi au regard de Dieu ; nul ne comprend ; il n’y a personne pour faire le bien qui apaiserait la colère de Dieu. Tout le peuple, en effet, est infidèle, voué aux parjures, toujours prêt au meurtre sans que chez lui mûrisse aucun fruit de la justice. On ne donne plus de dîmes, on ne nourrit plus de pauvres, on ne couvre plus celui qui est nu, on n’offre plus d’hospitalité au pèlerin et on ne le rassasie plus avec une nourriture suffisante. C’est pourquoi cette plaie est survenue. Maintenant donc je vous le dis : « Ramassez tout votre avoir dans l’enceinte des murailles pour qu’il ne soit pas pillé par les Lombards et barricadez-vous vous-mêmes dans des lieux biens fortifiés ». Tandis qu’il parlait ainsi tous restaient stupéfaits et lui ayant dit adieu, ils rentrèrent chez eux pleins d’admiration. Il dit aussi aux moines : « Eloignez-vous également de ce lieu en emportant avec vous ce que vous avez, car voici qu’approche la nation que j’ai prédite. » Or, comme ils disaient : « Nous ne t’abandonnerons pas très saint Père. », il répliqua : « Ne craignez pas pour moi ; il arrivera qu’ils commettront des violences contre moi ; mais ils ne me maltraiteront pas au point de me faire mourir. » Les moines s’éloignèrent donc et cette nation arrive et tandis qu’elle dévaste tout ce qu’elle trouve, elle parvient jusqu’au lieu où le saint de Dieu était reclus. Or, lui se montra à ces gens par la fenêtre de la tour. Mais eux, ayant fait une ronde autour de cette tour, ne pouvait découvrir une entrée qui leur permît de l’aborder. C’est alors que deux hommes en grimpant enlevèrent le toit et en le voyant attaché avec des chaînes et revêtu d’un cilice ils disent : « cet Homme est un malfaiteur et il a commis un homicide. C’est pourquoi on le tient attaché avec ses liens. » Ayant appelé un interprète, ils lui demandent quel mal il a fait pour qu’on le soumette à un tel supplice. Or lui avoue qu’il est homicide et coupable de tous les crimes. Alors l’un d’eux, ayant tiré l’épée pour la brandir sur sa tête, eut la main droite qui se raidit alors qu’elle était levée pour frapper et il ne put la ramener à lui. Lâchant alors l’épée, il la jeta à terre. En voyant cela ses compagnons poussèrent un cri au ciel en demandant au Seigneur dans sa clémence ce qu’ils pourraient faire. Lui donc ayant tracé le signe du salut rendit au bras la santé. Alors, cet homme, s’étant converti sur place, se fit tonsurer la tête ; c’est maintenant un moine très fidèle. Quant aux deux chefs qui avaient écouté le saint, ils rentrèrent sains et saufs dans leur patrie ; mais ceux qui avaient méprisé son commandement périrent misérablement dans la province même. Beaucoup d’entre eux, en proie aux démons, criaient : « Pourquoi, bienheureux saint, nous martyrises-tu et nous brûles-tu de la sorte ? » Mais il les purifiait en leur imposant la main.

 

Ce texte nous importe des informations à la fois sur le genre de vie monastique d’Hospice et sur son rôle social au sein de la cité. Hospice vit en reclus dans une tour qui n’a pas de porte mais communique avec l’extérieur par une fenêtre, il y est enchaîné et porte un cilice. Sa nourriture est très frugale. Ce genre de vie paraît imité de modèle orientaux. L’influence des reclus syriaques se laisse voir dans le logement adopté ‒une tour sans porte ‒et dans le port des chaînes. Le régime alimentaire est lui d’inspiration égyptienne (datte, racines d’herbes d’Égypte). Bien qu’enfermé dans sa tour Hospice n’est pas un solitaire il est entouré d’un groupe de moines dont il est le Père spirituel. Là encore cette organisation s’inspire de la pratique des reclus et stylites syriens. En outre le texte de Grégoire de Tours, nous montre Hospice jouant au sein de la cité le rôle d’un prophète. Son annonce de la colère de Dieu s’inspire des prophéties vétérotestamentaires. Une telle explication d’une catastrophe – ici l’invasion des lombards dans le sud de la Gaule – par la colère de Dieu nous apparaît aujourd’hui éminemment suspecte car elle semble impliquer l’image d’un Dieu vengeur châtiant les hommes. Toutefois, dans notre texte, il convient de remarquer que les péchés dénoncés par Hospice ne sont pas des offenses faites à dieu mais des injustices commises entre les pauvres. Ce qu’Hospice dénonce c’est surtout que ses concitoyens ne pratiquent les œuvres de miséricorde et qu’ils pourraient s’entendre dire comme les damnés dans la description du Jugement Dernier selon saint Matthieu « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. » (Mt 25,45). La colère de Dieu qu’évoque saint Hospice est moins celle d’un grand irrité qui viendrait punir les hommes désobéissant que celle d’un protecteur des pauvres, des sans-défense, qui répondant à leur supplication vient les défendre et els protéger. Par son exhortation prophétique, le reclus joue lui-même au sein de la cité le rôle de défenseur des plus pauvres. La suite du texte est marquée par un quiproquo, qui nous paraît révélateur du véritable rôle tenu par Hospice au sein de la cité. Resté enchaîné dans sa tour alors que tous les autres habitants se sont réfugiés sur son conseil à l’intérieur des murailles de la ville, Hospice est pris par les envahisseurs lombards pour un dangereux criminel et lui-même s’accuse des pires turpitudes. Ce passage me paraît significatif du rôle symbolique qu’assume Hospice : alors qu’il n’a lui-même commis aucune faute il porte en quelque sorte aux yeux des envahisseurs les fautes de ses concitoyens. Le reclus se fait imitateur du Christ comme serviteur souffrant portant le poids des péchés de ses concitoyens.

Chapelle Saint Hospice, Saint Jean Cap-Ferrat

Les monastères doubles au Moyen Age, à l'occasion des fêtes récentes de saintes moniales

Ce type d’organisation apparaît en Orient en même temps que le cénobitisme chrétien lui-même : il est dicté par la nécessité pour les femmes d’avoir des hommes à proximité — les hommes étant seuls habilités à célébrer la messe et présider aux  sacrements. Les monastères doubles semblent avoir été nombreux en Orient, dans les premiers siècles du monachisme chrétien.

Parmi ces monastères doubles, on compte des monastères familiaux, où des liens de parenté unissent certains membres de la communauté : le mari dirige la communauté des hommes et l’épouse celle des femmes — ou bien les rôles sont tenus par le frère et la sœur.

La tradition latine voit en saint Pacôme (292-348) le père du cénobitisme, c’est-à-dire de la vie religieuse en commun. Et la première fondation de Pacôme est double : il établit un monastère d’hommes à Tabennèse, en Thébaïde, sur une rive du Nil, tandis que sa sœur Marie fonde une communauté de femmes sur la rive opposée. Pacôme a laissé des indications sur les relations entre moniales et moines vivant sous sa règle, la première règle monastique connue : par exemple, les hommes se chargent des travaux de construction, les femmes de la confection des vêtements, etc.

En 352, dans le Pont, sur une rive de l’Iris, sainte Macrine et sa mère, Emmélie, fondent le monastère des Vierges (peut-être à Annesi, près de Néocésarée). Leur frère et fils, saint Basile de Césarée, fonde six ans plus tard, sur la rive opposée, un monastère d’hommes. Lui aussi a laissé une règle qui traite des rapports entre moines et moniales. Et son frère, saint Grégoire de Nysse, nous renseigne, dans la Vie de Macrine, sur les relations entre les deux communautés.

Le monastère du Mont des Oliviers, à Jérusalem (Palestine), est fondé vers 380 par Mélanie l'Ancienne. La communauté des hommes est confiée à Rufin d'Aquilée. Le monastère de Bethléem (Palestine) est fondé en 386 par la riche veuve Paula. La communauté des hommes est dirigée par saint Jérôme. Le monastère de Baouit, en Moyenne-Égypte, est fondé vers 385-390 par Apollo, qui a laissé une règle. Le monastère compte deux églises.

Le premier monastère double d'Occident aurait été fondé à Kildare (Irlande), vers 470, par sainte Brigitte, qui aurait mis à sa tête une abbesse issue des familles nobles locales. Mais les historiens se montrent réservés quant à la réalité de cette fondation.

Le haut Moyen Âge est marqué de l’empreinte du christianisme celtique (Ve-XIIe siècle), qui connaît son apogée au VIIe siècle. D’infatigables missionnaires irlandais, puis leurs disciples, parsèment de monastères l’Écosse, la Gaule, l’Allemagne, l’Helvétie, l’Italie, l’Angleterre. Et, comme la tradition celtique respecte la femme, ce sont des abbesses que l’on voit à la tête des monastères doubles de cette époque (à une abbesse succède toujours une abbesse). Exceptionnellement, un abbé peut avoir autorité sur les moines, et une abbesse sur les moniales. On ne sait par quel canal l’idée arrive sur le continent.

Si l’on se fie aux seuls monastères connus aujourd’hui, le phénomène semble prendre naissance en Gaule, avec des fondations d’inspiration colombanienne (saint Colomban lui-même, mort en 615, ne semble pas contemporain de ces fondations : les plus anciennes connues, Faremoutiers et Remiremont, apparaissent vers 620). Dans le dernier tiers du VIIe siècle, dans les monastères simples comme dans les monastères doubles, les rigoureuses règles irlandaises commencent à être remplacées par celle de saint Benoît, mieux acceptée par moines et moniales. Ce qui va contribuer au déclin du christianisme celtique.

Les conciles (notamment le deuxième concile de Nicée) depuis l'empereur Justinien interdisent les monastères doubles, l'église voyant cette mixité d'un mauvais œil, mais ces interdictions ne sont appliquées que progressivement. La plupart des fondations doubles ne survivent pas au passage des Vikings, aux IXe et Xe siècles. C’est notamment le cas en Angleterre, où bien des monastères doubles sont détruits : lorsqu’on les restaure, on en fait des monastères simples. Sans avoir totalement disparu, le phénomène s’assoupit jusqu’au milieu du XIe siècle.

En Gaule, durant l’occupation romaine, le christianisme touche les villes et l’aristocratie des grandes propriétés. À l’époque mérovingienne, les évêques sont toujours présents dans les villes, dont ils tiennent en mains l’administration, mais les campagnes sont livrées au paganisme. Les missionnaires irlandais s’attachent à christianiser les campagnes, et à réorganiser leurs circuits économiques. Leurs premières fondations gauloises, comme le prestigieux monastère de Luxeuil, sont des monastères d’hommes. Il est en effet difficile d’imaginer une communauté de femmes isolée en pleine forêt : des problèmes de sécurité, d’approvisionnement et de vie spirituelle se posent. Le monastère double offre une solution à ces problèmes. Le monastère de Faremoutiers, en Brie, est fondé vers 620 par sainte Fare, qui a connu l'Irlandais Colomban, puis son disciple favori, saint Eustase. Elle est la première abbesse de sa propre fondation. Il s’agit peut-être du premier monastère double de Gaule. La communauté obéit à la très dure règle de saint Colomban, et l’on ne fait pas de différence, en matière de discipline, entre les sexes. Jonas de Bobbio rapporte d’ailleurs une tentative d’évasion du dortoir des femmes, par une échelle. Le monastère Saint-Pierre de Remiremont, dans les Vosges, est fondé vers 620 par saint Amé (disciple de Colomban) et par saint Romaric (moine de Luxeuil). Il est dirigé par des abbesses, dont la première est sainte Mactefelde. Les moniales vivent sur les hauts, les moines dans la vallée. La règle est, durant les premiers siècles, celle de Colomban. Puis, probablement au Xe siècle, le monastère cesse d'être double pour être dévolu aux femmes. Le monastère de Jouarre, en Île-de-France, est fondé vers 630 par Adon. Il a peut-être été quelque temps monastère d'hommes, avant de devenir monastère double. La première abbesse en est sainte Théodechilde (ou Telchilde). La règle est celle de saint Colomban. Le monastère d’hommes de Marchiennes, en Flandre gallicante, est fondé en 630 par des moines colombaniens et par le comte Adalbaud, qui meurt en 642. Sa veuve, sainte Rictrude, ajoute à ce monastère, en 643, un monastère de femmes, afin de s’y retirer avec ses trois filles. Elle est la première abbesse de cette fondation, qui reste double jusqu’en 1024. Le monastère de Nivelles, en Belgique, est fondé vers 640, sous l’influence de saint Amand, par sainte Itta. Sa fille, sainte Gertrude, en est la première abbesse. Le monastère Saint-Jean Baptiste de Laon, en Picardie, est fondé vers 648 par sainte Salaberge, qui en est la première abbesse. Salaberge est une disciple du colombanien saint Eustase. Le monastère Saint-Pierre d’Étival, dans les Vosges, aurait, selon certains, été fondé par Bodon (ou Leudin), frère de sainte Salaberge, entre 640 et 660. On le suppose de tradition colombanienne. Le monastère de femmes, aujourd’hui disparu, est situé au Faing des Dames, à 500 pas, à l’ouest du monastère d’hommes. Le monastère de Chelles, en Île-de-France, est fondé en 656 par la reine Bathilde. La première abbesse en est sainte Bertille. Le monastère Saint-Pierre de Hasnon, dans le Nord-Pas-de-Calais, est fondé en 670 par Jean et Eulalie d’Ostrevant. Il est dirigé par des abbesses.

Abbaye de Fontevrault

Histoire médiévale (à l'occasion de la mémoire des Saints abbés de Cluny)

Georges Duby - Histoire médiévale - Cette vidéo est déjà ancienne mais elle vaut réellement le détour.

Maximes

Le monachisme égyptien