L'ancienne Salle du chapitre (12e siècle)

Règle de saint Benoît

Dans la salle du chapitre, chaque jour la communauté entend un commentaire d'un chapitre de la Règle de saint Benoît (d'où son nom)

28 septembre

Chapitre 7

De l’humilité (4)

 

Quand à faire notre volonté trop personnelle, l’Écriture nous l’interdit quand elle nous dit : "Mets tes volontés à distance." De même nous demandons à Dieu dans l’oraison que sa volonté soit faite en nous. C’est donc à juste titre qu’on nous enseigne à ne pas faire notre volonté, si nous prenons garde à ce que nous dit la sainte Écriture : "Il y a des voies que les hommes considèrent comme droites, mais qui sombrent dans les profondeurs de l’enfer." Et si nous craignons cette parole à propos des négligents : « Ils sont devenus corrompus et abominables dans leurs volontés. » Dans les désirs de cette vie, croyons que Dieu nous est toujours présent, puisque le Prophète dit au Seigneur : Tout mon désir est devant toi. »

 

Notre rapport à la volonté est positif en soi. Notre volonté nous permet de réaliser ce qui nous tient à coeur et pour lequel nous nous mobilisons. Mais ce qui est pointé ici, c’est le fait d’exercer sa volonté d’une manière auto-centrée, sans liberté aucune, esclave d’elle-même, enfermée sur elle-même, sans aucune ouverture, aucune écoute ni en amont, ni en aval. Lorsque la volonté s’origine ainsi en elle-même et se déploie pour elle-même, sans perspective d’ouverture, elle est stérile et même blessante pour soi-même et pour autrui. La volonté qui nous est proposée selon Dieu est une volonté reçue et partagée dans un même élan de construction. Cela ne peut être que positif et amène à de grandes réalisations alors que l’inverse mène directement à un enfermement qui est proprement asphyxiant.

27 septembre

Chapitre 7

De l’humilité (3)

 

Le premier degré de l’humilité, c’est que, posant toujours la conscience de la présence de Dieu sous ses yeux, on fuit l’oubli en toute chose, et se souvenant de tout ce que Dieu a placé en premier, se rappelant sans cesse en son coeur comment le feu de la géhenne brûle ceux qui tiennent Dieu pour rien du fait de leurs péchés, et comment la vie éternelle est préparée pour ceux qui vivent en présence de Dieu. Et, se gardant à tout instant des fautes et des défauts, ceux des pensées, de la langue, des mains, des pieds et de la volonté trop personnelle, mais aussi des désirs de la seule condition présente, l’homme pensera que, des cieux, Dieu pose toujours son regard sur lui ; que ses actions, en quelque lieu que ce soit, sont sous le regard de la divinité et que les anges les lui annoncent à tout instant. Le Prophète nous en donne la preuve, lorsqu’il nous montre Dieu toujours présent à nos pensées, en disant : « Dieu tu scrutes les reins et les coeurs » ; et de même : « le Seigneur connaît les pensées des hommes » ; il dit encore : « De loin tu as pénétré mes pensées » ; et : « La pensée de l’homme te célébrera. » Pour être vigilant sur les pensées négatives, le frère utile répétera sans cesse en son coeur : « Je serai sans tache devant lui quand je me garderai de mon manque de justesse. »

 

L’art des arts pour bien vivre, c’est d’être conscient que l’on n’est pas seul au monde, mais que tout est relié dans le visible et dans l’invisible et fondé dans l’intime de chacun de nous. C’est l’expérience d’une présence à la Présence ; cette Présence en laquelle tout s’origine, tout se meut, tout advient. Cette Présence qui se tient en nous comme une conscience profonde nous connectant à la source de notre être : ce que les anciens nomment le coeur et les reins, lieu de fécondation, de maturation, de croissance avant l’éclosion en pensées et en actions. A la base de toute sagesse, il est nécessaire de cultiver cet art des arts qu’est la présence à la Présence dans le silence. C’est le premier degré de notre enracinement dans le bon humus de notre humanité, c’est à dire dans l’humilité.

26 septembre

Chapitre 7

De l’humilité (2)

 

Ainsi, frères, si nous voulons atteindre le sommet de la plus haute humilité et si nous voulons rapidement parvenir à cette hauteur céleste où l’on monte par l’humilité de la vie présente, il nous faut dresser et gravir par nos actes cette échelle qui apparut en songe à Jacob, où il vit des anges descendre et monter. Sans nul doute, cette descente et cette montée ne se comprennent par nous, comme rien d'autre que le fait qu'on descende par l'élévement et qu’on monte par l’humilité. Or cette échelle dressée, c’est notre vie en ce monde que le Seigneur dresse vers le ciel quand notre coeur est brisé. Car à notre avis les montants de cette échelle sont notre corps et notre âme. Dans ces montants, l’appel divin a disposé, pour nous les faire gravir, les divers échelons de l’humilité pour une vie de disciple.

 

Le symbole de l’échelle de Jacob joue un rôle important dans la tradition monastique. Notre vie (corps et âme) y est représentée comme recevant de Dieu et lui rendant les dons qu’il nous fait à travers ses transmetteurs que sont les anges (littéralement, ses messagers), comme autant de connexions entre notre vie terrestre et l’au-delà du mystère divin. Ainsi disposés dans l’humilité pour recevoir ces dons avec disponibilité, nous sommes soulevés par la vie qu’ils infusent en nous ; alors que nous serions plombés si nous en restions dans l’illusion de ne dépendre que de nous-mêmes. Laissons-nous donc ainsi porter par la main des anges de telle manière que nous ne buttions sur aucune pierre du chemin et que nous parvenions au port divin tant désiré.

25 septembre

Chapitre 7

L’humilité (1)

 

Frères, la divine Ecriture nous crie : "Tout homme qui s’élève sera abaissé et qui s’abaisse sera élevé." En disant cela, elle nous montre donc que toute exaltation est une forme d'orgueil. Le Prophète témoigne qu’il s’en garde quand il dit : "Seigneur, mon coeur ne s'est pas exalté ni mon regard n'a regardé de haut, je n’ai marché ni dans les grandeurs, ni dans des merveilles qui me dépassent. Mais qu’arriverait-il si je n’avais d’humbles sentiments, si j'élevais mon coeur ? Tu me traiterais comme le petit enfant qui est retiré de sa mère.

 

Le chapitre sur l’humilité est comme la clé et la synthèse des chapitres qui le précédent dans la Règle de saint Benoît. Si l’on veut atteindre la communication parfaite à partir de la source d’amour qui nous fait vivre, il y a lieu de ne pas élever notre coeur par nous-mêmes, mais au contraire de l’incliner et de le laisser reposer, comme celui d’un petit enfant contre le coeur de sa mère. Dans ce mouvement d’abandon profond, la communication de l’amour accomplit son oeuvre et nous permet d’être vivants plus que jamais et ainsi d’accomplir des merveilles. Ne nous exaltons pas et nous serons exaltés.

24 septembre

Chapitre 6

Le silence

 

Faisons ce que dit le prophète : « J’ai dit : Je garderai mes voies pour ne pas manquer à mon devoir par ma langue. J’ai placé une garde à ma bouche, je me suis tu, dans l’humilité et suis resté silencieux même pour de bonnes choses. » Le prophète montre là que, si l’on s’interdit de bons propos, à cause du silence, à plus forte raison, on doit cesser les mauvais propos à cause de la peine due au péché. Par conséquent, même pour des choses bonnes et et saintes en raison de l’importance du silence, on n’accordera que rarement la permission de parler aux disciples parfaits. Car il est écrit : « En parlant beaucoup, tu n’éviteras pas le péché » ; et ailleurs : « La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. » Car s’il revient au maître de parler et d’enseigner, il convient au disciple de se taire et d’écouter. C’est pourquoi, si l’on a quelque chose à demander au supérieur, on le fera avec respect, en toute humilité et soumission. Quant aux plaisanteries grasses, aux paroles oiseuses qui activent le rire, nous les condamnons et les excluons à jamais et nous ne permettons pas au disciple d’ouvrir la bouche pour de tels propos.

 

Pour écouter, il faut apprendre à faire silence. Le chapitre 6 de la Règle parle de ce silence comme d’une garde postée sur la bouche pour éviter de parler à tort et à travers et ainsi céder à l’erreur par l’abondance de propos désordonnés. En fait, cette garde doit concerner plus encore le coeur profond. Il s’agit de ne parler que dans une connexion profonde avec l’écoute du coeur telle qu’en parlait le début du Prologue. Dans cette mesure, on est capable d’écouter, de comprendre et d’agir. Il est vraiment capital pour le moine de pratiquer concrètement ce silence d’écoute dans la vigilance sans dispersion aucune que l’on intervienne pour de bons propos et à plus forte raison pour des mauvais propos. La rareté d’une parole bien fondée dans un silence d’attention est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à ses interlocuteurs.

23 septembre

Chapitre 5

De l’obéissance (suite)

 

Cette obéissance sera recevable par Dieu et douce aux hommes si ce qui est ordonné est mis en oeuvre sans agitation, sans retard, sans tiédeur, sans critique négative ni refus intérieur. Car l’obéissance que l’on rend à des personnes en responsabilité, c’est à Dieu qu’on la rend, lui qui, en effet, a dit lui-même : « Qui vous écoute m’écoute. » Les disciples doivent obéir de bon gré, car Dieu aime celui qui donne avec joie. Si donc le disciple obéit de mauvais gré et s’il récrimine non seulement en paroles, mais aussi en son coeur, l’ordre fût-il exécuté, cela ne sera pas reçu par Dieu qui voit le coeur récriminer. Pour une telle façon d’agir, aucune grâce ne peut s’ensuivre bien au contraire, elle entraîne la peine du récriminateur, à moins qu’il ne s’amende en donnant satisfaction.

 

Saint Benoît insiste sur l’authenticité de la réponse d’obéissance. Il veut qu’elle soit claire, réelle et forte, sans refus intérieur. Car si nous pratiquons une obéissance de ce genre, cela manifeste l’obéissance que nous rendons à Dieu et c’est un témoignage. Sinon le don de l’amour de Dieu, ne passe pas et la vie est rendue beaucoup plus difficile. Vivre dans une telle disposition, c’est être ouvert en permanence sans volonté de repli sur soi ou de confort égoïste. Rare sont ceux ou celles qui vivent heureusement une telle disposition. Mais ceux qui y parviennent avancent à grands pas sur le chemin de l’amour.

22 septembre

Chapitre 5

L’obéissance

 

Le premier degré de l’humilité est l’obéissance sans délai. Elle convient à ceux qui estiment n’avoir rien de plus cher que le Christ. En raison du saint service dont ils ont fait profession, ou de la peur de la géhenne, ou de la gloire de la vie éternelle, dès qu’un ordre leur est donné par un supérieur, ils l’exécutent comme s’il s’agissait d’un ordre de Dieu, sans souffrir le moindre retard. Le Seigneur dit à leur sujet : « Dès qu’il m’a entendu, il m’a obéi. » De même il dit à ceux qui enseignent : « Celui qui vous écoute m’écoute. » De tels moines, délaissant sur-le-champ leurs propres affaires et renonçant à leur volonté propre, se libèrent immédiatement, et laissant inachevé ce qu’ils faisaient, ils exécutent effectivement l’ordre donné avec la promptitude de l’obéissance. Comme en un clin d’oeil avec la rapidité qu’inspire la crainte de Dieu, les deux choses se réalisent quasiment ensemble : l’énoncé de l’ordre par le maître et l’exécution par le disciple. C’est parce qu’un violent désir d’accéder à la vie éternelle les possède qu’ils se pressent dans la voie étroite dont le Seigneur dit : « Etroite est la voie qui conduit à la vie. » Ils ne vivent pas selon leur gré, ils n’obéissent pas à leurs désirs ni à leurs plaisirs, mais ils marchent selon la décision et l’ordre d’autrui, et demeurant dans des monastères, ils souhaitent avoir un abbé à leur tête. Sans nul doute, de tels moines imitent le Seigneur formulant cette sentence : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. »

 

A la base de tout, il y a cette écoute attentive que l’on appelle obéissance. Ce mot vient de ob-audire (oboedire), c’est à dire « écouter sous ». Une écoute qui débouche sur une mise en oeuvre concrète de la parole entendue comme un appel. Cette écoute et cette mise en oeuvre s’enracinent dans la suite du Christ qui est la Parole de Dieu parfaitement incarnée, parfaitement concrétisée dans la vie courante. L’obéissance convient donc bien à ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ et veulent le suivre. C’est comme une urgence concrète à aimer en vue de la vie plénière avec la crainte de manquer ce rendez-vous et de se perdre. Cela ne peut souffrir de retard, comme c’est toujours le cas en amour. Quand on aime, on ne peut souffrir de faire attendre. On lâche tout pour le désir de l’aimé. C’est une porte étroite mais qui s’élargit vers la vraie vie selon l’expression du Christ qui n’est pas venu faire sa volonté mais celle de celui qui l’a envoyé afin d’accomplir son oeuvre.

21 septembre

Chapitre 4

Quels sont les instruments des bonnes actions ? (4)

 

Mener à bien chaque jour les oeuvres de Dieu. Aimer la chasteté. Ne haïr personne. Ne pas être jaloux. Ne pas agir par envie. Détester la contestation. Fuir l’élévement. Vénérer les anciens. Aimer les jeunes. Dans l’amour du Christ, prier pour les ennemis. Après un désaccord, refaire la paix avant le coucher du soleil. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Tels sont les instruments de l’art spirituel. Quand, les ayant maniés, nuit et jour, sans relâche, nous les restituerons au jour du jugement, le Seigneur nous paiera le salaire qu’il a lui-même promis : Nul oeil n’a vu, ni oreille entendu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Quant à l’atelier où nous les mettrons en oeuvre promptement, c’est l’enceinte du monastère et la stabilité dans la communauté.

 

Voici les derniers conseils, les derniers outils pour mener à bien le commandement de l’amour : ne pas vouloir posséder l’autre, ne pas le rejeter, ne pas le jalouser, ne pas se laisser guider par l’envie, ne pas contester pour contester, fuir l’orgueil, prier pour ses ceux qui nous en veulent, être capable de se réconcilier avant la fin de la journée avec qui on est en désaccord,. Et cette petite note si douce et si réaliste : vénérer les anciens, aimer les jeunes. Tout cela sur un fond de miséricorde, c’est à dire d’un coeur qui se laisse toucher profondément par autrui, en ne désespérant jamais de la miséricorde que Dieu a pour nous. Après tout cela, c’est Dieu qui évalue nos intentions : nous ne sommes pas en mesure de le faire, nous n’avons que des éléments partiels. Il est intéressant de constater que saint Benoît envisage le monastère comme un atelier de l’amour, en chantier permanent avec tous ces outils de travail.

20 septembre

Chapitre 4

Quels sont les instruments des bonnes actions ? (3)

 

Craindre le jour du jugement. S’effrayer du séjour des morts. Désirer la vie éternelle d’une ardeur toute spirituelle. Avoir chaque jour devant les yeux l’éventualité de la mort. Faire attention à tout moment aux actes de sa vie. Savoir de manière certaine que Dieu nous regarde en tous lieux. Briser immédiatement contre le Christ les pensées mauvaises qui viennent à notre coeur et s’en ouvrir au père spirituel. Garder sa bouche de paroles mauvaises ou tordues. Ne pas aimer beaucoup parler. Ne pas tenir des propos vains ou risibles. Ne pas aimer le rire abondant qui secoue tout le corps. Ecouter volontiers les saintes Ecritures. Se plonger fréquemment dans la prière. Confesser chaque jour à Dieu, dans la prière, avec larmes et gémissements, ses fautes passées. Se corriger par ailleurs de ces mêmes fautes. Ne pas accomplir les désirs de la chair. Haïr sa volonté auto-centrée. Obéir en tout à ce que l’abbé met en avant, même si, puisse cela ne jamais arriver, il agissait autrement, se souvenant de ce précepte divin : « Faites ce qu’ils disent mais ne faîtes pas ce qu’ils font. » Ne pas vouloir être proclamé saint avant de l’être, mais commencer par l’être afin que cela soit dit en vérité.

 

Il est évident que l’on agit différemment lorsqu’on est conscient que la vie passe et que la mort vient nous cueillir d’une manière toujours imprévisible. Il faut y penser si l’on veut vivre selon la source de l’amour. Cette conscience s’accompagne d’un fort sentiment de la présence de Dieu partout et en tout lieu dans son rapport très précieux avec chacun de nous. Tout ce qui va à l’encontre de ses sentiments, on peut le briser contre le Christ qui a vécu le chemin d’humanité et s’est fait pour nous chemin de libération et d’accomplissement. Le silence est capital pour arriver à cela : silence de communion profonde que la parole ne trouble pas mais enrichit au contraire. Silence de fondement où l’on ne fuit pas dans la plaisanterie facile et grasse autrement dit, dans la superficialité. Au contraire de cela : prendre du temps avec la Parole de Dieu, se connecter profondément dans la prière avec la source qui fait vivre, être conscient de ses limites et les reconnaître, ne pas s’enfermer dans des désirs faciles et décevants, ne pas se replier sur soi ; être à l’écoute du responsable du groupe et même s’il n’agit pas selon les principes qu’il met en avant. Et toujours rester en chemin, sans jamais se croire arrivé au but.

19 septembre

Chapitre 4

Quels sont les instruments des bonnes actions ? (2)

 

Ne pas laisser aboutir la colère. Ne pas réserver un temps pour la colère. Ne pas tenir la tromperie dans son coeur. Ne pas donner une fausse paix. Ne pas abandonner la charité. Ne pas jurer, de peur de violer son serment. Dire la vérité de coeur comme de bouche. Ne pas rendre le mal pour le mal. Ne pas commettre d’injustice, mais supporter patiemment celles qui sont faites. Aimer les ennemis. Ne pas maudire ceux qui nous maudissent, mais plutôt les bénir. Endurer la persécution pour la justice. Ne pas être orgueilleux. Ne pas être ivre. Ne pas être gros mangeur. Ni endormi. Ni paresseux. Ni critique de manière négative. Ni dévalorisant pour les autres. Mettre en Dieu son espérance. Si l’on voit en soi quelque bien, le rapporter à Dieu, et ne pas se l'attribuer à soi-même. Quant au mal, on saura qu'on le fait toujours par soi-même, et on se l’attribuera.

 

Le chapitre 4 approfondit sans cesse le comment de l’amour. Il faudrait vraiment prendre du temps pour développer le sens de chaque proposition. La colère par exemple est ce sentiment irrépressible qui nuit tellement à un mouvement positif de la relation à autrui. Il est difficile de ne pas l’éprouver, mais lorsqu’elle monte en nous, on peut tout faire pour qu’il n’aboutisse pas en éructations inutiles. Comme aussi on peut tout faire, pour que cela ne devienne pas un bouillon de culture, prêt à sortir en poison, le moment venu. La tromperie du coeur, également, est un obstacle à l’amour. Que ce soit dans les intentions ou dans les paroles en décalage avec les actes ; surtout s’il s’agit d’établir avec autrui une relation de paix, alors que le coeur continue de nourrir de l’amertume. La question de l’impossible serment est au coeur de l’Evangile. Dans le discours sur la montagne, en saint Matthieu, Jésus demande de ne pas jurer en raison de la difficulté à tenir ce que l’on s’est engagé à faire. Si c’est effectivement cela que demande Jésus, il est important d'insister sur la disposition intérieure qui reconnaît surtout la fidélité de Dieu dans une telle alliance. Ne pas rendre le mal pour le mal vient aussi de saint Matthieu. C’est une perspective très dynamique et créatrice, car le mal ne règle pas le problème du mal. Il s’agit plutôt de rendre du bien face au mal. C’est à dire d'apporter des éléments qui permettent une certaine correction du propos au lieu de l’envenimer. De même pour la justice qui répond à l’injustice. C’est constructif et non destructeur ; cela vaut chaque fois qu’il y a de l’inimitié, de la malédiction, de la persécution comme le Christ a su réagir lui-même dans de telles situations. Pour tout cela, il est nécessaire de ne pas vouloir dominer, de ne pas chercher son plaisir immédiat dans la boisson, la nourriture, le sommeil ou la paresse. Ne pas s’ériger en juge qui détruit par une critique facile en dévalorisant les autres. Au final, l'important c'est de reconnaître que tout vient de Dieu et c’est en le reconnaissant que l’on peut vivre un véritable amour puisque lui-même est la source de tout amour.

18 septembre

Chapitre 4

Quels sont les instrument des bonnes actions

 

D’abord aimer le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces. Ensuite, le prochain comme soi-même. Puis ne pas tuer. Ne pas commettre d’adultère. Ne pas voler. Ne pas convoiter. Ne pas porter de faux témoignage. Respecter tous les hommes. Et ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse. Renoncer à soi-même pour suivre le Christ. Amender son corps. Ne pas s’attacher aux plaisirs. Aimer le jeûne. Redonner vie aux pauvres. Vêtir qui est nu. Visiter les malades. Ensevelir les morts. Aider ceux qui sont tourmentés. Consoler ceux qui sont dans la tristesse. Se faire étranger à la manière mondaine de vivre. Ne rien préférer à l’amour du Christ.

 

Toute cette première section du chapitre 4 de la Règle porte sur le double commandement de l’amour qui résume toute la Loi et les Prophètes. Tout d’abord Saint Benoît met en regard ce double commandement avec les Paroles ramenées par Moïse de la montagne du Sinaï où Dieu les lui a confiées. Tout cela converge vers le respect d’autrui, le désir de ne pas lui faire ce que l’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Et pour cela, le détachement d’un regard auto-centré, d’un enfermement dans la simple auto-satisfaction sous mille formes. Au contraire, ce commandement de l’amour passe par l’attention aux plus petits tel que le chapitre 25 de saint Matthieu et l’évangile en général la met en avant. L’important, c’est de reconnaître que c’est le Christ qui est aimé, lui que l’on peut accueillir comme le modèle et la promesse de l’homme accompli.

17 septembre

Chapitre 3

L’appel des frères en conseil (2)

 

Que tous suivent la Règle comme maîtresse en toutes choses, et que personne n’ait la témérité de ne pas en tenir compte. Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre coeur. Que nul n’ait l’orgueil d’être arrogant avec son abbé ou d’être en désaccord avec lui au dehors. Si quelqu’un avait cet orgueil, il serait remis sous la discipline de la règle. En même temps, l’abbé doit faire toute chose avec la conscience de la présence de Dieu et en observant la Règle, sachant que sans aucun doute, il devra rendre compte de toutes ses décisions à Dieu qui discerne tout avec justice. S’il y a des affaires moins importantes pour l’utilité du monastère, l’abbé s’appuiera seulement sur le conseil des anciens, comme il est écrit : « Fais tout avec conseil, et l’ayant fait, tu ne le regretteras pas. »

 

Benoît est très conscient des abus d’autorité possibles dans un groupe. C’est pourquoi il ne cesse de répéter que l’abbé doit être conscient des comptes qu’il devra rendre de ces décisions et de son propre comportement. L’autorité du dirigeant ne se suffit pas à elle-même, elle est relative au groupe et en ce sens elle interroge aussi la conscience et l’action de celui qui exerce cette charge ; c’est un questionnement personnel, permanent. C’est aussi pourquoi, celui qui est en responsabilité est appelée à l’exercer en s’entourant de conseil. Dans le cas présent, il est bon de remarquer que les affaires importantes sont traitées par l’ensemble de la communauté et que les affaires courantes sont décidées après avis du conseil des anciens. Pour l’autorité, la tentation est toujours grande de prendre les décisions importantes en petit comité et de contenter la volonté de participation du groupe avec des choses moins déterminantes. Ce n’est pas ce que demande saint Benoît.

16 septembre

Chapitre 3

L’appel des frères en conseil (1)

 

Toutes les fois qu’il y aura, dans le monastère, quelque affaire prioritaire, l’abbé convoquera toute la communauté ; puis il dira lui-même ce dont il s’agit. Alors, ayant écouté les frères, il délibérera en lui-même, et il fera ce qu’il aura jugé le plus utile. Si nous avons dit que tous doivent être appelés en conseil, c’est que souvent le Seigneur révèle à un plus jeune ce qui est le meilleur. Ainsi, les frères donneront leur avis dans une soumission toute d’humilité, en sorte qu’ils n’aient pas l’orgueil de défendre trop hardiment leur point de vue et c’est l’arbitrage de l’abbé qui pèsera par dessus tout afin qu’il juge ce qui est le plus salutaire ; ce à quoi, tous obéiront. Mais de même qu’il est juste que les disciples obéissent au maître, de même le maître conviendra de disposer toute chose avec prévoyance et d’une manière juste.

 

L’équilibre est indispensable dans un groupe entre la dimension verticale et la dimension horizontale. Si l’une n’existe pas, elle joue par défaut au détriment de l’autre. Là où les décisions sont prises par une autorité absolue sans consultation d’aucune sorte, c’est l’asphyxie, mais là où l’autorité du responsable ne s’exerce plus, c’est souvent la désunion, la dispersion. L’art de la consultation se travaille comme une valeur spirituelle, profonde, l’art du gouvernement, de même, ne peut se vivre autrement que comme une qualité de dépouillement de soi au service du bien commun en toute clarté et lucidité. La capacité de tout un chacun à comprendre l’enjeu du bien commun passe obligatoirement par une attention à l’information, à la communication, à l’intéressement aussi comme on le dit dans les entreprises : c’est à dire par la participation à l’abondance des fruits récoltés comme aussi à la pénurie lorsqu’elle se présente.

15 septembre

Chapitre 2

Ce que doit être l’abbé (6)

 

Avant tout, ne se dissimulant pas ou ne comptant pas pour rien, le salut des personnes qui lui ont été confiées, qu’il n’accorde pas d’attention excessive aux choses passagères, terrestres et caduques, mais qu’il pense toujours qu’il a reçu des personnes à conduire au sujet desquelles il aura à s’expliquer. Qu’il ne prétexte pas des ressources insuffisantes pour le monastère, se souvenant qu’il est écrit : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Et ailleurs : « Rien ne manque jamais à ceux qui ont conscience de la présence de Dieu dans leur vie. » Qu’il sache donc bien qu’il a reçu des personnes à conduire, et qu’il se prépare à s’en expliquer. Quel que soit le nombre des frères dont il a la charge, qu’il soit bien certain aussi qu’au jour du discernement final, sans le moindre doute, il devra y ajouter sa propre personne. Ainsi, toujours conscient de la discussion finale du grand Pasteur au sujet des brebis qu’il lui a confiées, en plus de la préoccupation pour le compte des autres, il aura à rendre compte aussi pour lui-même, avec soin, et, tandis qu’il servira par ses enseignements, la correction des autres, il corrigera en même temps ses propres défauts.

 

Merveilleuse finale de ce chapitre 2. Au milieu face à la responsabilité de l’ensemble des personnes à conduire, celui qui conduit le groupe devra aussi se préoccuper de son propre comportement et ne pas oublier les comptes qu’il aura à rendre pour lui-même au final. C’est probablement là le meilleur curseur pour savoir bien se disposer à l’égard d’autrui. Cela augmente la lucidité et permet une plus grande attention au bien de tous. Merci à saint Benoît de nous permettre ainsi de tenir l’équilibre en n’oubliant jamais aucune dimension face à la complexité du vivant que nous avons à assumer.