L'ancienne Salle du chapitre (12e siècle)

Commentaire de la Règle de saint Benoît

Dans la salle du chapitre, chaque jour la communauté entend un commentaire d'un chapitre de la Règle de saint Benoît (d'où son nom).

La Règle est ainsi lue et commentée trois fois dans l'année.

Règle de saint Benoît, l'humilité et l'Evangile de saint Luc

Voici une proposition d'un parallèle suggestif entre le chapitre 7 de la Règle de saint Benoît sur l'humilité et l'Evangile de saint Luc.

Document RB l'humilité 

Proposé par Ariane D.

13 avril, Règle de saint Benoît, Ch 61, Comment recevoir les moines étrangers

Si un moine étranger, venu de contrées lointaines, se présente au monastère, s’il veut y séjourner comme hôte, et se contente de la vie qu’on y mène, on le recevra aussi longtemps qu’il le désire, pourvu qu’il ne trouble pas le monastère par ses exigences, mais s’accommode simplement de ce qu’il trouve. Si ce moine trouvait à reprendre ou à remontrer quelque chose avec raison et dans l’humilité de la charité, l’Abbé examinera avec prudence si ce ne serait pas pour cela même que le Seigneur l’a envoyé. Si, par la suite, il veut fixer sa stabilité, on ne s’opposera pas à son dessein, d’autant plus qu’on a pu se rendre compte de sa manière de vivre durant son séjour à l’hôtellerie.

Même si les moines vont un voeu de stabilité selon saint Benoît, force est de constater que durant tout le moyen-âge et même de tout temps, des frères d'une communauté pouvaient parfois être amenés à changer de communauté soit par obéissance, soit par volonté personnelle. Saint Benoît intègre cette donnée et essaie de la canaliser. Lorsqu'un frère étranger veut se fixer dans une nouvelle communauté, il est important qu'il fasse preuve à la fois de discrétion, donc d'humilité et de charité et en même temps de participation à la vie du groupe avec toute l'originalité et l'expérience qui est la sienne. L'important est de ne pas arriver en voulant réformer la communauté à l'image de ce dont on rêve sur la base de ce que l'on a "râté" ailleurs.

12 avril, Règle de saint Benoît, Ch 60, Les prêtres qui voudraient se fixer dans le monastère

Si un prêtre demande à être reçu dans le monastère, on ne l’acceptera pas trop vite. Toutefois, s’il persiste absolument dans sa demande, il faut qu’il sache qu’il sera tenu à toute la discipline de la Règle, et qu’on n’en relâchera rien en sa faveur, afin qu’on puisse lui dire, comme il est écrit : Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ? [ Mt 26, 50 ] On lui accordera néanmoins de prendre rang après l’Abbé, de donner les bénédictions et de célébrer la Messe, si toutefois l’Abbé l’y autorise. Sinon, il ne doit se prévaloir de rien, sachant qu’il est soumis à la discipline régulière et qu’il se doit de donner plutôt à tous des exemples d’humilité. S’il vient à être question dans le monastère de charge à remplir ou d’affaire à traiter, il considérera comme sienne la place que lui a valu son entrée au monastère, et non celle qu’on lui a concédée par respect pour son sacerdoce. Si un clerc, poussé par le même désir, veut se joindre au monastère, on le placera dans un rang moyen, à condition toutefois qu’il promette, lui aussi, d’observer la Règle et de garder la stabilité.

 

Comme on le sait, la vocation de moine et celle de prêtre sont très différentes. Le moine rejoint une communauté pour s'y convertir et mieux correspondre à une vie de disciple dans un cadre qui lui convient pour avancer en ce sens. Bien sûr, intérieurement, il se sent appelé à mener une telle vie. Le prêtre quant à lui, même s'il ressent aussi un appel intérieur à suivre le Christ comme tout disciple, est appelé par l'Eglise à remplir un ministère auprès d'une communauté ecclésiale. L'évêque le choisit comme collaborateur avec les autres prêtres et les diacres. C'est donc moins un choix personnel à devenir prêtre qu'un appel qui lui est adressé par l'Eglise.

Il arrive que des personnes ayant initialement répondu favorablement à un appel de l'Eglise pour être prêtre, se sentent appelés par la suite à rejoindre une communauté monastique pour approfondir leur propre conversion. Un discernement s'impose et le principal critère d'évaluation sera l'humilité dont le prêtre est capable de faire preuve au milieu du groupe. Il n'est plus en situation de responsabilité, il est un frère parmi tous les frères. C'est une position à la fois exigeante et bienheureuse.

 

 

11 avril, Règle de Saint Benoît, Ch 58-5, La manière de recevoir les frères

Si le novice possède quelques biens, il devra préalablement ou les distribuer aux pauvres, ou les conférer par une donation solennelle au monastère, sans rien se réserver du tout ; car il sait, dès cet instant, ne plus même pouvoir disposer de son propre corps. On le dépouillera donc immédiatement, dans l’oratoire, des habits personnels dont il était vêtu, et on le revêtira d’habits appartenant au monastère. Les vêtements qu’il aura quittés seront déposés au vestiaire, pour y être conservés, afin que, si un jour, à l’instigation du diable, il se décidait — pourvu que non ! — à sortir du monastère, on puisse alors lui ôter les habits du monastère, et le chasser. On ne lui rendra pas néanmoins sa charte que l’Abbé a prise jadis sur l’autel, mais on la gardera dans le monastère.

L'engagement monastique n'est pas que spirituel, il doit passer par des gestes concrets comme celui de ne plus rien posséder comme biens personnels. Il en coûte toujours de lâcher toute propriété pour vivre le jeu du partage fraternel. Mais cela est indispensable pour une engagement à la vie monastique. Le fait de revêtir des vêtements communs est une dimension symbolique de ce dépouillement. Il n'est pas certain que l'habit signifie bien cela aujourd'hui. Oui, vraiment, il faut que l'engagement ne soit pas qu'une généreuse donation intérieure mais qu'elle se traduise dans le concret d'une existence humaine partagée.

Le fait que saint Benoît évoque un départ éventuel de la vie monastique prouve bien que, déjà de son temps, cette réalité était d'actualité. Il essaie d'y parer par une mise en valeur de la charte signée par le moine, qui restera consignée aux archives du monastère malgré le départ du Frère. Il n'est pas sûr que cette mesure parle beaucoup à nos contemporains qui relativisent de plus en plus la parole donnée. Mais elle manifeste cependant une dimension importante de l'engagement qui se présente sous forme de contrat à l'égard d'une communauté en présence de témoins visibles et invisibles dans la communion des saints (cf. la présence des reliques). C'est une parole dont nous aurons à rendre compte comme un élément majeur de notre vie.

10 avril, Règle de saint Benoît, Ch 58-4, La manière de recevoir les frères

Avant d’être reçu, le novice promettra devant tous, dans l’oratoire, stabilité, vie religieuse et obéissance, en présence de Dieu et de ses Saints ; afin que si un jour il faisait autrement, il serait condamné par Celui dont il se serait joué. Il fera de cette promesse une charte au nom des Saints dont les reliques sont en ce lieu, et de l’Abbé présent. Il écrira cette charte de sa propre main ; ou s’il est illettré, un autre prié par lui l’écrira. Le novice lui-même la signera, puis il la placera de sa propre main sur l’autel. Lorsqu’il l’y aura déposée, il entonnera aussitôt ce verset : "Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole, et je vivrai ; et ne me confonds pas dans mon attente" [ Ps 118, 116 ]. Toute la communauté répétera trois fois ce verset, en y ajoutant le Gloire au Père... Le frère novice se prosternera ensuite aux pieds de chacun des frères, leur demandant de prier pour lui. À dater de ce jour, on le tiendra pour membre de la communauté.

La promesse qui est faite au moment de l'engagement consiste en trois dimensions très générales : stabilité du propos avec une communauté donnée, conversion de sa vie pour qu'elle est une tournure tout évangélique à la suite du Christ et obéissance, c'est à dire écoute profonde de Dieu et des autres pour ne pas agir simplement à partir de son point de vue personnel. De tout cela, le novice fera promesse, c'est-à-dire qu'il s'y engagera en toute vérité. Et pour que cela puisse se réaliser, il le confiera à Dieu. Il écrira une charte de sa promesse et la déposera sur l'autel pour participer à l'offrande eucharistique du Christ. Et il se confiera à lui dans la prière : "Reçois-moi..." Ensuite de quoi, il y aura un geste de reconnaissance communautaire pour que le nouveau frère s'inscrive dans cette communion. Tous ces ingrégients résument parfaitement le propos de l'engagement monastique. C'est à la fois un don de Dieu et une réponse humaine dans l'Esprit Saint, pour s'engager avec le Christ dans le projet divin.

9 avril, Règle de saint Benoît, Ch 58-3 La manière de recevoir les frères

Au bout de six mois, on lui lira encore la Règle, afin qu’il sache bien à quoi il s’engage. S’il persévère, après quatre autres mois, on lui lira à nouveau cette même Règle. Et si après mûre délibération, il promet de la garder en tous points et d’observer tout ce qui y est commandé, alors il sera reçu dans la communauté ; mais qu’il sache aussi qu’en vertu de la loi portée par la Règle il ne lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette Règle, qu’après une aussi longue délibération il était à même de refuser ou d’accepter.

 

Les étapes de l'intégration dans la communauté sont marquées par la lecture de la Règle. Cette Règle n'est pas un absolu mais simplement une interprétation de l'Evangile pour un contexte précis, celui de la vie dans un monastère. Si on relit la Règle au candidat, c'est pour qu'il y ait un travail intérieur pour entrer dans une visée commune avec tout le reste du groupe. C'est là dessus que portera l'accord ou le désaccord dans la vie de chaque jour. Cette visée commune porte sur le double commandement de l'amour dans les circonstances les plus ordinaires ou les plus extraordinaires de l'existence afin d'avancer pas à pas dans l'unité. Magnifique programme !

8 avril, Règle de saint Benoît, ch 58-2, La manière de recevoir les frères

On désignera pour lui un ancien qui soit apte à gagner les âmes et qui le surveillera avec le plus grand soin. Il examinera avec sollicitude s’il cherche vraiment Dieu, s’il est attentif à l’Œuvre de Dieu, à l’obéissance et aux humiliations. On lui fera connaître toutes les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu. S’il promet de persévérer dans sa stabilité, après deux mois, on lui lira cette Règle en entier, puis on lui dira : Voici la loi sous laquelle tu veux combattre. Si tu peux l’observer, entre ; mais si tu ne le peux pas, tu es libre de te retirer. S’il persiste, on le reconduira au noviciat, et l’on continuera de l’éprouver en toute patience.

 

Il est difficile dans la vie d'essayer de rejoindre en permanence l'essentiel. C'est vraiment le but de cette phase de discernement au moment de l'entrée au monastère. C'est un temps privilégié qui peut permettre de mesurer comment le coeur profond est investi dans un tel désir de rejoindre une communauté. L'insistance porte sur la recherche de Dieu (à la fois au-delà de tout) et infiniment présent en tout, l'attention à la prière commune comme un lieu de rendez-vous majeur, la capacité à écouter autrui pour ne pas faire uniquement ce que l'on croit par soi-même et à subir les désaccords et toutes leurs conséquences. En vérifiant cela chez un nouveau, on peut ou non tabler sur une capacité à s'engager de manière un peu stable dans le propos monastique mais finalement, cela vaut pour tout type d'engagement.

7 avril, Règle de saint Benoît, ch 58, La manière de recevoir les frères

Lorsque quelqu’un se présente pour embrasser la vie religieuse, on ne doit pas facilement lui accorder l’entrée ; mais on fera ce que dit l’Apôtre : "Éprouvez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu." [ 1 Jn 4, 1 ] Si un nouveau venu persévère à frapper à la porte, et si après quatre ou cinq jours on reconnaît qu’il est patient à supporter les rebuffades et les difficultés mises à son admission, et qu’il persiste dans sa demande, on consentira à le faire entrer et à le loger quelques jours à l’hôtellerie. Ensuite, il passera au logement des novices, où ceux-ci méditent, mangent et dorment.

La caractéristique d'une entrée au monastère est le fait d'être progressive. Les étapes se succèdent depuis la plus extérieure jusqu'aux plus centrales. On commencera par rendre l'entrée difficile pour que le candidat mesure que cela ne va pas de soi ; on le recevra à l'hôtellerie ; puis ensuite à l'intérieur de la communauté et finalement dans le lieu de formation des nouveaux : le noviciat. Aujourd'hui, les délais de ces différentes étapes sont beaucoup plus longs qu'au temps de saint Benoît car la société ne va pas dans le sens  d'un engagement religieux et la culture de foi ne fait plus partie du paysage ambiant. Il faut donc prendre le temps avec un critère important, celui de la patience, présentée comme une participation au mystère pascal du Christ. Au fond le travail de discernement porte surtout sur cet aspect, bien dévolppé dans la suite du chapitre et sur lequel nous reviendrons. 

5-6 avril, Règle de Saint Benoît, Ch 57, Les artisans du monastère

S’il y a des artisans dans le monastère, ceux-ci exerceront leur métier en toute humilité, si l’Abbé le permet. Si l’un d’eux venait à s’enorgueillir de ce qu’il sait faire, parce qu’il semble procurer un avantage au monastère, on lui retirera l’exercice de son métier et il ne s’en occupera plus, à moins qu’il ne s’humilie et que l’Abbé ne le lui commande . Si l’on doit vendre des ouvrages de ces artisans, ceux par les mains desquels ces objets doivent passer se garderont bien de commettre aucune fraude. Ils se souviendront toujours d’Ananie et de Saphire [ Ac 5, 1-11 ], de peur que la mort que ceux-ci subirent dans leur corps ne les éprouve dans leur âme, eux et tous ceux qui frauderaient avec les biens du monastère. On veillera à ce que le mal de l’avarice ne se glisse pas dans les prix. Au contraire, on vendra toujours un peu moins cher que les séculiers, afin qu’en tout Dieu soit glorifié [ 1 P 4, 11 ].

Saint Benoît tient compte du fait que les moines doivent pouvoir s'épanouir et en même temps servir la communauté. C'est pourquoi si quelqu'un a une compétence, elle doit être mise en valeur. Mais le risque est que la personne sollicitée s'ennorgueillisse de son travail. Il est nécessaire de trouver le bon équilibre et de ne pas entrer dans une logique de profit à tout prix même si les moines doivent gagner leur vie. Le profit n'est pas le but de la vie monastique, bien sûr. Celui-ci, lorsqu'il est considéré comme une fin, peut faire courir le risque de la fraude sans scrupule. Le sens de la vie monastique, c'est le partage fraternelle en communauté et au-delà jusque dans la vie de Dieu.

 

4 avril, Règle de saint Benoît, Ch 55, Les vêtements et les chaussures des frères-2

Comme garniture des lits, il suffira d’une paillasse, d’un drap, d’une couverture et d’un oreiller. L’Abbé fera souvent la visite de ces lits, de crainte qu’il ne s’y trouve un objet qu’on se serait approprié. Et celui chez qui l’on découvrirait quelque chose qu’il n’ait reçu de l’Abbé, subira une très rigoureuse correction. Et pour que ce vice de la propriété soit coupé jusqu’à la racine, l’Abbé donnera tout ce qui est nécessaire, à savoir : une coule, une tunique, des sandales, des souliers, une ceinture, un couteau, un stylet, une aiguille, un mouchoir, des tablettes — afin d’ôter toute excuse tirée de la nécessité. Cependant, l’Abbé doit toujours prendre en considération cette sentence des Actes des Apôtres : "On donnait à chacun selon ses besoins." [ Ac 4, 35 ] L’Abbé aura donc égard aux besoins des faibles et non à la mauvaise volonté des envieux. Il se souviendra, en toutes ses décisions, que Dieu lui en tiendra compte.

 

La Règle de saint Benoît propose en quelque sorte un projet social à la suite des Actes des Apôtres : "Que chacun reçoive selon ses besoins." Les besoins ne sont pas les mêmes pour tous, il faut donc en tenir compte. Ces différences ont à être acceptées par chacun comme relevant de la nécessité et non des caprices ou des envies des uns et des autres avec toutes les jalousies susceptibles d'intervenir. En recevant ainsi selon ses besoins propres et en ne manquant de rien, le recours à la propriété n'est pas nécessaire. Celle-ci peut être un lieu de protection devant des régimes injustes, mais dans le monastère, normalement, les injustices doivent être absentes : donc il n'est pas nécessaire que je possède quoi que ce soit en propre. Cela libère l'esprit de beaucoup de souci et donne aussi beaucoup plus de moyens pour agir efficacement du fait que tout est mis en commun. Cela fait longtemps que cela fonctionne en régime monastique alors qu'aucun régime politique n'a réussi pour l'instant à en tenir le propos ! La question mériterait d'être reposée de manière générale dans les sociétés d'aujourd'hui.

3 avril, Règle de saint Benoît, Ch 55 Les vêtements et chaussures des Frères.

On donnera aux frères des vêtements en rapport avec les conditions et la température des lieux qu’ils habitent, puisqu’il leur en faut d’avantage dans les régions froides et moins dans les pays chauds. L’Abbé doit prendre ceci en considération. Nous estimons toutefois que, dans les endroits tempérés, une coule et une tunique suffisent pour chaque moine, avec un scapulaire pour le travail. La coule sera velue en hiver, légère ou usagée en été. On donnera aussi, pour couvrir les pieds, des sandales et des souliers. Les moines ne se mettront en peine ni de la couleur ni de la grossièreté de ces divers objets, mais se contenteront de ce qu’on pourra trouver dans le pays qu’ils habitent, ou se procurer à vil prix. Quant à la mesure des habits, l’Abbé veillera à ce qu’ils ne soient pas trop courts mais à la taille de chacun. Quand on en recevra de neufs, on rendra toujours en même temps les vieux qui seront déposés au vestiaire pour les pauvres. Il suffit, en effet, à un moine d’avoir deux tuniques et deux coules, pour en changer la nuit et pour les faire laver. Tout ce qui serait en plus est superflu et doit être retranché. Les frères rendront également les chaussures et tout ce qui est usé, lorsqu’ils recevront du neuf. On donnera du vestiaire des caleçons à ceux qui doivent aller en voyage ; ils les restitueront à leur retour, après les avoir lavés. Les coules et les tuniques seront un peu meilleures que celles qu’ils portent d’habitude. Avant de se mettre en route, ils les recevront du vestiaire et les restitueront au retour.

 

Saint Benoît souhaite la sobriété du vêtement pour ses moines. N'avoir que deux jeux d'habits pour toute sa vie n'est pas toujours facile à tenir ; il fait tellement bon se cacher ou se donner une contenance avec des tenues diverses sans même parler de la volonté de séduire ou de plaire. On retiendra aussi que l'habit monastique au temps de saint Benoît, n'est pas si caractéristique que ce qu'on imagine. Les moines utilisent le style de vêtement en usage dans le pays quelle qu'en soit la couleur ou la grossièreté. Malgré tout, pour sortir, on utilisera des vêtements de meilleure qualité afin de faire droit aux exigences sociales. Et on aura à coeur de fournir des vêtements aux pauvres, notamment ceux qu'on utilise plus. L'habit ne fait pas le moine, aime-t-on dire ; il faudrait voir ce que cela veut dire réellement aujourd'hui et travailler la question de la sobriété en tout.

2 avril, Règle de saint Benoît, Ch 54, Si un moine peut recevoir des lettres ou autre chose

Il n’est pas permis à un moine, sans l’autorisation de l’Abbé, de recevoir ni de ses parents, ni de qui que ce soit, pas même de ses confrères, des lettres, des dons, ou de petits cadeaux, et pas plus d’en donner. Si ses parents lui envoient quelque chose, il ne se permettra pas de le recevoir avant que l’Abbé en ait été informé. Si l’Abbé permet qu’on reçoive l’objet, il dépendra de lui de choisir à qui le donner ; et le frère à qui il était envoyé ne s’en attristera pas, de peur de donner prise au diable [ Éph 4, 27 ] [ 1 Tm 5, 14 ]. Celui qui oserait en agir autrement subira la discipline régulière.

 

La préoccupation de Benoît est qu'un moine ne s'approprie rien, qu'il dépende entièrement de son appartenane au monastère d'où cette exigence de se détacher des proches et même sous cet angle, de ses propres confrères. C'est très radical et je ne suis pas sûr que cela ait pu être appliqué à la lettre d'une manière stricte. Cela ne veut pas dire qu'il y a du relâchement dans les monastères, mais il n'est pas sûr que cette idée de non-appartenance soit sans réticence. Avançons vers notre dépouillement glorieux.

1 avril, Règle de saint Benoît, Ch 53-2, La réception des hôtes

Quant au logement des hôtes, on en confiera la charge à un frère dont l’âme soit remplie de la crainte de Dieu. Il y aura des lits garnis en nombre suffisant, et on fera en sorte que la maison de Dieu soit sagement administrée par des gens sages. 244.On n’abordera pas les hôtes, ni ne leur parlera sans permission. Si on les rencontre ou les aperçoit, on les saluera humblement, comme il a été dit, et après avoir demandé une bénédiction, on passera outre en disant ne pas avoir la permission de s’entretenir avec un hôte.

La responsabilité de l'acceuil n'est pas une mince affaire. Il faut savoir garder les pieds sur terre et en même temps garder le coeur uni à l'essentiel. Cela demande un enracinement profond et une persévérance aiguë dans un tel engagement. Nos communautés ne seront jamais assez reconnaissantes à ceux qui ont la charge de cet accueil. Il est capital que tout le monde ne se mêle pas de cette organisation et n'entretienne un contact arbitraire avec les hôtes, ce qui complique souvent le travail et ne crée pas l'ambiance recherchée d'un vrai recueillement. C'est pourquoi il est important de se coordonner avec l'hôtelier lorsqu'on a contact avec les personnes accueillies. Cela permet de faire progresser ensemble l'harmonie de la charité.

31 mars, Règle de saint Benoît, Ch 53-2 La réception des hôtes

La cuisine de l’Abbé et des hôtes sera à part, afin que les frères ne soient pas troublés par les hôtes qui arrivent à des heures incertaines, et ne manquent jamais au monastère. Chaque année, deux frères capables de bien remplir leur office entreront au service de cette cuisine. On leur donnera, au besoin, des aides afin qu’ils servent sans murmure. Et quand, au contraire, ils n’auront pas assez d’occupation, ils iront à l’ouvrage qu’on leur commandera. Et cette disposition vaut non seulement pour eux, mais encore pour tous les offices du monastère : quand les frères auront besoin d’aides, on leur en donnera ; et lorsqu’ils manqueront d’occupation, qu’ils obéissent en faisant ce qui leur sera commandé.

Le fait que saint Benoît prévoit que l'abbé mange à part avec les hôtes en les invitant à sa table, prouve qu'il accorde une importance remarquable à la qualité de l'hospitalité réservé à ceux qui frappent à la porte. Il ne s'agit pas d'une concession supplémentaire dans la vie des moines, mais une activité centrale pour laquelle l'abbé s'investit personnellement et à sa suite toute la communauté. Deux frères sont spécialement désignés pour préparer les repas du Père Abbé avec les hôtes. Et s'il y a beaucoup d'hôtes, on leur donnera des aides. Il me semble qu'il y a là un point d'attention qui mériterai d'être revisité aujourd'hui. Que signifie vraiment l'hospitalité dans le cadre de la vie monastique et plus largement dans tous nos cadres de vie. Pour la Bible c'est une dimension essentielle. Aujourd'hui, à l'heure où l'exclusion est tellement présente notamment dans les sociétés riches, cette hospitalité devrait être un lieu majeure de l'annonce d'un monde nouveau et les monastères devraient y être particulièrement sensible.

30 mars, Règle de saint Benoît, Ch 53, La réception des hôtes

Tous les hôtes qui arrivent seront reçus comme le Christ, car lui-même dira un jour : J’ai demandé l’hospitalité et vous m’avez reçu. [ Mt 25, 35 ] À tous on témoignera l’honneur qui leur est dû, surtout aux proches dans la foi [ Ga 6, 10 ] et aux pèlerins. 234.Aussitôt donc qu’un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères se hâteront à sa rencontre avec toutes les marques de la charité. On priera d’abord ensemble, et ensuite on se donnera mutuellement la paix. Ce baiser de paix ne se donnera qu’après la prière, pour se garder de diaboliques illusions. Dans la manière de saluer, on témoignera à tous les hôtes une profonde humilité : devant ceux qui arriveront ou partiront, on inclinera la tête, ou on se prosternera, le corps par terre, adorant en eux le Christ même qu’on reçoit. Les hôtes ainsi accueillis seront conduits à la prière : après quoi le supérieur, ou un autre désigné par lui, s’assiéra en leur compagnie. On lira en présence de l’hôte la divine Écriture pour son édification. Ensuite on le traitera avec toute l’humanité possible. Le supérieur rompra le jeûne à cause de l’hôte, à moins que ce ne soit un des jours de jeûnes principaux qu’on ne puisse enfreindre. Quant aux frères, ils observeront leurs jeûnes comme de coutume. L’Abbé versera de l’eau sur les mains des hôtes ; lui même, avec la communauté entière, lavera les pieds à tous les hôtes. Après quoi, ils diront ce verset : Nous recevons, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton temple.[ Ps 47, 10 ] On montrera une sollicitude et un soin tout particulier dans l’accueil des pauvres et des pèlerins, parce que c’est surtout en leurs personnes qu’on reçoit le Christ. Pour les riches, en effet, la crainte qu’ils inspirent porte d’elle-même à les honorer.

 

Les monastères bénédictins se caractérise par une hospitalité sans condition. Est-ce bien le cas ? Les moines cultivent-ils cette liberté intérieure qui leur fait poser un regard essentiel sur celui qui frappe à la porte. La tendance est forte de privilégier ceux qui nous ressemblent, ceux avec lesquels l'accord sera facile du fait d'une identité de culture ou de formation ou de milieu. Mais saint Benoît appelle à un regard large afin de pouvoir reconnaître le Christ en toutes créatures humaines et à se prosterner devant lui ; à se présenter dans la relation au Père en se lavant les pieds les uns aux autres comme des ministres de la charité. Des expériences de ce genre peuvent bouleverser une vie. Là se tient une partie importante de notre vocation de moine, mais que l'on peut étendre à toute personne de bonne volonté capable d'écouter avec le coeur.

29 mars, Règle de saint Benoît, Ch 52, L'oratoire du monastère

L’oratoire sera ce que signifie son nom. On n’y fera et on n’y déposera rien d’étranger à sa destination. L’Œuvre de Dieu terminée, tous les frères sortiront dans un profond silence, et maintiendront leur révérence envers Dieu ; afin qu’un frère qui veut y prier en particulier n’en soit pas empêché par l’importunité d’autrui. De même, si à un autre moment quelqu’un veut prier avec plus de recueillement, qu’il entre simplement et qu’il prie, non pas avec des éclats de voix, mais avec larmes et ferveur du cœur. À qui ne se conduit pas ainsi, on ne permettra donc pas de demeurer dans l’oratoire après l’Œuvre de Dieu, comme il a été dit, de peur que d’autres n’en soient importunés.

Deux consignes dans ce chapitre :

- le lieu de la prière ne doit pas être encombré par des éléments étrangers à la prière. Il faut un certain dépouillement pour pouvoir plonger dans la prière qu'elle soit liturgique ou personnelle. La tendance naturelle pour les humains est de combler le vide qui fait toujours peur : mais c'est une tentation en ce qui concerne la prière. Le lieu qui la porte doit être à l'image d'un coeur disponible, ouvert, non encombré.

- La prière personnelle doit se faire discrètement. Si la prière personelle que je fais dans un lieu public comme l'oratoire devient une gêne pour les autres, elle ne remplit pas son but. Une fois encore, saint Benoît appelle à la qualité du silence pour nourrir la ommunion.

Il est bon dans nos vies agitées de cultiver un espace de vacuité que rien n'encombre et de garder du temps pour un moment de silence priant qui alimente la communion invisible sans s'imposer à autrui.

28 mars, Règle de saint Benoît, Ch 50

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https://youtu.be/qBL-bXl1uN8

27 mars, Règle de saint Benoît, Ch 49, De l'observance du Carême

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https://youtu.be/-d9eA6SVk3U

26 mars, Règle de saint Benoît, Ch 48-2, le travail de chaque jour

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https://youtu.be/599S55TccjI

25 mars, Règle de saint Benoît, Ch 48, Le travail de chaque jour

 

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https://youtu.be/ekgxRDQxBlg

24 mars, Règle de saint Benoît, Ch 47, Le signal pour indiquer l'heure de l'oeuvre de Dieu

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https://youtu.be/18FQIGKc6rc

23 mars, Règle de saint Benoît, ch 46 Ceux qui se trompent en autre chose

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https://youtu.be/vHSHqS8wMA8

22 mars, Règle de Saint Benoît, Ch 45, Ceux qui se trompent à l'oratoire

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https://youtu.be/LQB4iMFe09w

21 mars, Règle de saint Benoît, Ch 43. Ceux qui arrivent en retard à l’Œuvre de Dieu ou à la table

À l’heure de l’office divin, dès le signal entendu, on laissera là tout ce qu’on a en mains, et on accourra en toute hâte, avec gravité néanmoins, afin de ne pas alimenter la dissipation. Que rien donc ne soit préféré à l’Œuvre de Dieu. Si quelqu’un arrive aux Vigiles nocturnes après le Gloria du psaume 94 — qui pour ce motif devra se dire sur un rythme très lent et comme en traînant —, il ne prendra pas son rang au chœur, mais se tiendra le dernier de tous, ou à la place à part que l’Abbé aura attribuée aux négligents de cette sorte, afin d’être vu de lui et de toute la communauté. Il y restera jusqu’à ce que, l’Œuvre de Dieu terminée, il fasse pénitence par une satisfaction publique. Si nous avons jugé bon de les placer ainsi au dernier rang ou à l’écart, c’est afin que la honte qu’ils éprouveront d’être exposés aux regards de tous serve à les corriger. Car s’ils restaient en dehors de l’oratoire, tel irait peut-être se recoucher et dormir, ou s’asseoir dehors et se livrer à des bavardages, offrant une occasion à l’esprit malin. Il vaut donc mieux qu’ils entrent ; ainsi ils ne perdront pas tout, et pourront du reste se corriger. Aux Heures du jour, celui qui arrivera à l’Œuvre de Dieu après le verset et le Gloria du premier psaume qui suit ce verset, se tiendra à la dernière place, suivant la règle établie. Il ne se permettra pas de se joindre au chœur des frères pour la psalmodie avant d’avoir donné satisfaction, à moins que l’Abbé ne lui en donne la permission, avec son pardon. Même dans ce cas, il devra encore en donner satisfaction. À la table, celui qui n’arrivera pas avant le verset, de façon que tous le disent ensemble avec la prière et se mettent à table au même moment : si c’est par négligence ou par sa faute qu’il n’est pas arrivé à temps, il sera repris pour cela jusqu’à deux fois. Si par la suite il ne s’amende pas, on ne permettra pas qu’il participe à la table commune, mais séparé de la compagnie de tous, il prendra seul son repas et sera privé de sa portion de vin, jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction et se soit corrigé. On traitera de la même manière celui qui ne sera pas présent au verset que l’on dit après le repas. Nul ne se permettra de manger ou de boire quoi que ce soit, avant ou après l’heure fixée. Mais si le supérieur offre quelque chose à un frère, et que celui-ci refuse de l’accepter, lorsqu’il en viendra à désirer ce qu’il avait d’abord refusé, on ne le lui accordera pas, ni toute autre chose, jusqu’à ce qu’il ait donné une satisfaction convenable.

Pour saint Benoît, le propos communautaire est tout à fait premier. L'une des manifestations de l'attention que l'on porte à la communauté est d'arriver à l'heure aux moments des réunions, soit pour la liturgie, soit pour le repas. Il y a là une marque de détachement de soi-même. Il est tellement facile de devenir négligent en ce domaine et de rendre la vie des autres moins agréable. Privilégier la référence communautaire consiste aussi à ne pas satisfaire toutes ses envies et ne pas non plus laisser passer les occasions de partage quand elles se présentent. Il y a là tout un équilibre qui est vraiment l'apprentissage très concret de l'amour fraternel.

20 mars, Règle de saint Benoît, Ch 42, Que personne ne parle après Complies

Les moines doivent en tout temps s’appliquer au silence, mais principalement durant les heures de la nuit. C’est pourquoi, en toute saison, soit que l’on jeûne, soit que l’on dîne — si c’est une période où il y a un dîner —, aussitôt après le souper, ils iront s’asseoir tous ensemble, et l’un d’eux lira les Conférences ou les Vies des Pères, ou du moins quelque chose qui puisse édifier les auditeurs. On ne lira toutefois pas l’Heptateuque, ni le Livre des Rois, parce qu’il ne serait pas bon pour les esprits faibles d’entendre, à cette heure-là, cette partie de l’Écriture. On la lira à d’autres heures.

Si c’est un jour de jeûne, une fois les Vêpres dites, les frères se rendront promptement, après un court intervalle, à la lecture des Conférences, comme nous venons de le dire. On lira quatre ou cinq feuillets, ou autant que le temps le permettra, tandis que tous accourent au rassemblement pendant la durée de cette lecture, y compris celui qui serait encore occupé à la tâche qui lui a été assignée.

Tous ainsi assemblés, on récitera les Complies, et depuis la sortie de cet office, il ne sera plus permis de dire quoi que ce soit à personne. Si quelqu’un enfreint cette règle du silence, il sera soumis à une punition très sévère : excepté en cas de la réception des hôtes ou si l’Abbé à un ordre à donner. Même alors, la chose se devra faire en toute gravité, retenue et bienséance.

 

Dans toute vie, le silence est capital. Non pas le mutisme, mais la qualité d’un profond silence qui nous fait rejoindre le plus essentiel de nous-mêmes. Dans ce silence, en particulier la nuit, nous n’entendons rien, mais nous percevons dans notre chair quelque chose d’essentiel comme une source vive qui nous régénère. C’est pourquoi saint Benoît insiste sur cette qualité de silence durant les heures de nuit où il peut être moins facilement dérangé. On évitera de le perturber par de la violence, y compris celle qu’on peut lire dans la Bible. Tout doit rester ouvert en toute confiance, sans risque d’être blessé : il y aura d’autres moments pour cela dans le courant de la journée. Avant le silence de nuit, il est bon de se retrouver un moment, d’entendre un texte en commun, d’échanger quelques nouvelles, de se réconcilier sur tel ou tel point qui a pu faire difficulté. C’est un moment de vérité avant de plonger dans la source du silence jusqu’au matin d’un jour nouveau. Si l’on doit parler malgré tout durant ces heures, on le fera sans briser le silence. Là aussi, ce peut être un beau travail d’ajustement, de conversion.

19 mars, Règle de saint Benoît, Ch 40, De la mesure de la boisson

« Chacun a reçu de Dieu son don propre  : l’un celui-ci, l’autre celui-là. » [ 1 Co 7, 7 ] Ce n’est donc pas sans quelque scrupule que nous fixons aux autres la mesure de leur aliment. Néanmoins, ayant égard au tempérament de ceux qui sont faibles, nous croyons qu’une hémine de vin suffit à chacun pour la journée. Que ceux auxquels Dieu donne la force de s’en abstenir sachent qu’ils en recevront une récompense particulière. Si la situation du lieu, ou le travail, ou les chaleurs de l’été demandent davantage, le supérieur en décidera ; mais il veillera en tout à ne pas laisser aller jusqu’à la satiété ou à l’ivresse. Nous lisons, il est vrai, que le vin ne convient aucunement aux moines ; mais comme on ne peut en persuader les moines de notre temps, convenons du moins de n’en pas boire jusqu’à satiété, mais avec modération, car le vin fait apostasier même les sages. [ Si 19, 2 ] Si les conditions du lieu ne permettent pas de se procurer cette mesure de vin, mais beaucoup moins, ou même rien du tout, les habitants de l’endroit béniront Dieu et se garderont de murmurer ; car c’est là l’avertissement que nous donnons avant tout, qu’on s’abstienne des murmures.

 

A l’occasion d’une dimension assez courante et banale de la vie quotidienne, saint Benoît tire, une fois encore, une leçon toute spirituelle, tout de finesse avec aussi un peu d’humour. Il s’agit du vin qui réjouit le coeur de l’homme. Selon la tradition ancienne, les moines devraient s’en priver, mais saint Benoît reconnaît que les moines de son époque (de toutes les époques) ne s’en passent pas facilement. Alors il prévoit d’en user avec mesure. En tout, il est nécessaire d’éviter l’excès. Mais que l’on puisse avoir du vin ou non, l’essentiel est d’être content en tout et de ne pas focaliser là-dessus avec la malheureuse tentation de la protestation pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine. C’est du grand art de savoir ne pas se noyer dans un verre d’eau, si je puis dire !

17-18 mars, Règle de saint Benoît, Ch 39, Le lecteur de semaine et la mesure de la nourriture

La lecture ne doit jamais manquer à la table des frères. Il ne faut pas que le premier venu s’empare du livre et le lise; mais un lecteur entrera en fonction le dimanche pour une semaine entière. Après la Messe et la Communion, il commencera par se recommander aux prières de tous, afin que Dieu détourne de lui toute exaltation d’esprit. Et il dira ce verset que tous répéteront trois fois après lui dans l’oratoire : "Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange." [ Ps 50, 17 ] Et après avoir ainsi reçu la bénédiction, il entrera en fonction. Qu’on observe à table un silence absolu et qu’on n’y entende ni chuchotement ni parole, hormis la voix du lecteur. Que les frères se servent mutuellement ce qui est nécessaire en nourriture et boisson ; afin que personne n’ait besoin de rien demander. Si toutefois il leur manque quelque chose, ils le demanderont par un signe quelconque, plutôt que par la parole. Que personne ne se permette de poser alors des questions sur la lecture, ou sur tout autre sujet, afin de ne pas causer de trouble, à moins que le supérieur ne veuille dire quelque chose en peu de mots pour l’édification. Le frère en charge de la semaine prendra le mixte avant de commencer la lecture, par respect pour la sainte Communion et afin d’éviter que le jeûne ne lui soit pénible à supporter. Il prendra ensuite son repas avec les serviteurs de semaine de la cuisine. Les frères ne liront ni ne chanteront à tour de rang, mais ceux-là seulement qui sont capables d’édifier les auditeurs.

Nous croyons que deux mets cuits doivent suffire à toutes les tables pour le repas quotidien, tant de la sixième que de la neuvième heure, eu égard aux infirmités diverses. Ainsi, celui qui ne pourrait pas manger d’un plat pourra se refaire avec l’autre. Deux mets cuits devront donc suffire aux frères, et s’il y a moyen d’avoir des fruits ou des légumes frais, on les ajoutera en troisième plat. Une livre de pain, à bon poids, suffira pour chaque jour, soit qu’on fasse un seul repas, soit qu’il y ait dîner et souper. Si l’on doit souper, le cellérier mettra en réserve un tiers de cette même livre pour y être servi. Si l’on a un travail plus considérable, il dépendra de la volonté et du pouvoir de l’Abbé d’ajouter quelque chose, au cas où il le juge opportun et en évitant tout excès, afin que le moine ne soit jamais surpris par l’indigestion. Rien n’est aussi contraire à tout chrétien que l’excès de table, selon cette parole de Notre-Seigneur : "Veillez à ce que vos cœurs ne s’appesantissent pas sous l’excès." [ Luc 21, 34 ] Quant aux plus jeunes enfants, on ne leur servira pas la même quantité de nourriture, mais une moindre qu’aux plus grands, gardant en tout la modération. 187.Tous absolument s’abstiendront de la viande des quadrupèdes, excepté les malades très affaiblis.

 

Comme on l'a vu déjà, saint Benoît envisage le repas comme une liturgie. La lecture n'est pas seulement une activité qui meuble le silence, c'est une parole reçue, écoutée dans le plus grand silence. Le fait que l'écoute soit valorisée de cette manière correspond bien à la priorité que donne la Règle à l'attention de l'oreille intérieure, l'oreille du coeur. Le lecteur doit pouvoir porter cette parole avec profit et donc le faire avec compétence et même un certain talent. Tout le monde ne peut pas s'improviser bon lecteur.

Quant à la nourriture, il est bon qu'elle reste équilibrée et sobre. Cela correspond bien aux priorités écologiques actuelles. Les moines et les moniales présentent sous cet aspect une vie alternative tout à fait pertinente et cela depuis des siècles !

16 mars, Règle de Saint Benoît, Ch 37, Des vieillards et des enfants

Bien que l’homme par nature soit porté à la compassion envers les vieillards et les enfants, l’autorité de la Règle doit néanmoins intervenir en leur faveur. On aura donc toujours égard à leur faiblesse, et on ne les astreindra pas à la rigueur de la Règle pour ce qui est de la nourriture ; mais on usera envers eux d’une tendre condescendance, et ils pourront devancer les heures régulières des repas.

 

Saint Benoît est très sensible à la prise en compte des "petits" tel qu'y invite l'Evangile et même l'ensemble de la Bible. On l'a vu hier pour les malades, c'est le cas aujourd'hui pour les personnes âgées et pour les enfants. A son époque, les monastères accueillaient de jeunes enfants et se chargeaient de leur instruction. Il est très inhabituel de voir dans une règle monastique un tel souci du détail envers ceux qui risquent d'être traités injustement du fait de leur fragilité. C'est une bonne leçon pour nos sociétés qui ont vite fait de mettre de côté sans ménagement les "non-productifs" qui pourraient nous encombrer. La communauté chrétienne doit porter une responsabilité particulière pour veiller à un tel regard et éventuellement inventer des situations nouvelles de prise en charge. La vie religieuse devrait particulièrement sensible à ce besoin.

14-15 mars, Règle de Saint Benoît, Ch 36, Des frères malades

Avant tout et par-dessus tout, on prendra soin des malades, et on les servira comme s’ils étaient le Christ en personne ; car c’est lui-même qui a dit : "J’ai été malade et vous m’avez visité" [ Mt 25, 36 ] , et encore : "Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait." [ Mt 25, 40 ] Les malades considéreront de leur côté que c’est pour l’honneur de Dieu qu’on les sert, et ils ne mécontenteront pas par des exigences superflues leurs frères qui les servent. Et pourtant, il faudrait les supporter avec patience, parce qu’on en retire une plus large récompense. L’Abbé veillera donc avec le plus grand soin à ce qu’ils n’aient à souffrir d’aucune négligence.

On affectera aux frères malades un logement à part, et pour les servir, un frère craignant Dieu, diligent et soigneux. On offrira aux malades l’usage des bains toutes les fois qu’il sera expédient ; mais à ceux qui sont en bonne santé, aux jeunes surtout, on l’accordera plus rarement. On accordera même l’usage de la viande aux malades qui sont tout à fait infirmes, afin qu’ils puissent refaire leurs forces ; mais aussitôt qu’ils seront mieux portants, ils reprendront l’abstinence accoutumée. L’Abbé veillera avec la plus grande sollicitude à ce que les cellériers et les servants ne négligent pas les malades ; car il est responsable de toutes les fautes dans lesquelles tomberaient ses disciples.

 

Dans ce chapitre comme dans celui sur la réception des hôtes, saint Benoît fait référence à l'Evangile de Matthieu 25, si chère à une bonne partie de la tradition monastique. Les malades sont le sacrement du Christ d'une manière particulière. Passer à côté sans s'en préoccuper, c'est manquer le Christ et se priver d'une grâce très puissante. Saint Benoît insiste très fortement sur cette priorité avec des attentions appuyées de miséricorde. L'Abbé, le cellérier, l'infirmier portent ensemble la responsabilité de ce témoignage jusqu'au bout avec toutes les adaptations nécessaires. Il n'est pas sûr que nous ayons toujours cela à l'esprit.

13 mars, Règle de saint Benoît, Ch 35-2, Les serviteurs de semaine de la cuisine

Une heure avant le repas, les serviteurs de semaine recevront chacun, en plus de la portion ordinaire, un coup à boire et un morceau de pain ; afin qu’au moment du repas ils puissent servir leurs frères sans murmure et sans trop de fatigue. Mais aux jours des solennités, ils attendront jusqu’après la Messe. Ceux qui entrent en semaine et ceux qui en sortent se prosterneront aux genoux de tous à l’oratoire, le dimanche aussitôt après les Laudes, et demanderont que l’on prie pour eux. Celui qui sort de semaine dira ce verset : "Tu es béni, Seigneur Dieu, toi qui m’aides et me consoles." [ Dn 3, 52 ][ Ps 85, 17 ] Après l’avoir dit trois fois, il recevra la bénédiction. Celui qui entre en semaine dira ensuite : "Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, viens vite à mon secours !" [ Ps 69, 2 ] Et ce verset ayant été aussi répété trois fois par tous, il recevra la bénédiction et entrera en fonction.

Pour Saint Benoît, le repas est une fonction quasi-liturgique. C'est comme un prolongement de l'eucharistie, à la manière des agapes au temps des premières communautés chrétiennes. Pour ce temps sacramental, les acteurs du service reçoivent une bénédiction particulière à l'église en prolongement de l'office du matin. Mais malgré cette solennité cultuelle, saint Benoît se montre aussi plein d'humanité en recommandant un petit coup à boire et un peu à manger pour les servants de table et le lecteur qui vont avoir un effort supplémentaire à fournir, sachant qu'ils prennent leur repas après leur service accompli ! Tout saint Benoît est là dans la coordination de notre vocation divine et du soin à apporter à notre condition humaine pour qu'elle ne se décourage pas en route.

12 mars, Règle de saint Benoît, Ch 35. Les serviteurs de semaine de la cuisine

Les frères se serviront mutuellement. Personne ne sera dispensé du travail de la cuisine, si ce n’est pour cause de maladie ou pour s’occuper d’affaires plus utiles. C’est par cet exercice, en effet, qu’on acquiert plus de mérite et un accroissement de charité. On donnera des aides à ceux qui sont faibles, afin qu’ils n’accomplissent pas cette tâche avec tristesse. Tous auront ainsi des aides, selon que le demandera l’état de la communauté ou la situation du lieu.

Si la communauté est nombreuse, le cellérier sera dispensé de la cuisine, ainsi que ceux qui ont à travailler, comme nous l’avons dit, à des occupations plus importantes ; tous les autres se serviront mutuellement avec charité. Celui qui sort de semaine fera le samedi le nettoyage. Il lavera les linges avec lesquels les frères s’essuient les mains et les pieds. Il lavera aussi les pieds à tous, aidé de celui qui doit entrer en semaine. Il remettra au cellérier, propres et en bon état, les objets de son service. Le cellérier les confiera à celui qui entre en semaine, afin de savoir ce qu’il donne et ce qu’il reçoit.

 

Ce chapitre contient bien l'esprit dans lequel saint Benoît encoure la fraternité. Celle-ci est basée sur la capacité de se servir mutuellement. Comme le christ a lavé les pieds de ses disciples, ainsi les Frère, les Soeurs, doivent être en mesure de faire de même, chacun à leur toutr et pour le bien de tous. Il y a une vraie exigence et une vraie joie à vivre dans cette disposition. Il faudrait trouver le moyen de remettre en valeur la dimension symbolique de gestes comme le lavement des pieds pour ne pas perdre de vue l'axe proposé pour bien vivre la cohésion, la communion. Cela vaut pour tout groupe humain. Si l'ont veut aboutir à quelque chose de fructueux, il est nécessaire de se servir les uns les autres afin de mieux servir le but poursuivi. En christianisme, cela se nomme le pustère de Pâques, mourrier à soi-même pour donner le meilleur de soi-même dans une vie essentielle.

11 mars, Règle de saint Benoît, Ch 33-34, Si les moines doivent avoir quelque chose en propre et que tous doivent recevoir le nécessiare

Ch 33

Avant tout, il faut retrancher radicalement du monastère ce vice de la propriété. Que personne ne se permette de rien donner ou recevoir sans l’autorisation de l’Abbé, ni d’avoir quoi que ce soit en propre, absolument aucune chose — ni livres, ni tablettes, ni stylet pour écrire ; en un mot, rien du tout - , puisqu’il n’est pas même permis aux moines d’avoir en propre ni leur corps, ni leurs volontés, mais qu’ils doivent attendre du père du monastère tout ce qui leur est nécessaire. Qu’il ne leur soit donc jamais licite d’avoir quelque chose que l’Abbé n’aurait pas donné ou permis. Que tout soit commun à tous, ainsi qu’il est écrit [ Ac 4, 32 ] ; que personne n’ait la témérité de s’approprier quoi que ce soit, pas même en paroles. Si quelqu’un devait se complaire en ce vice détestable, on l’avertira une première et une seconde fois ; s’il ne s’amende pas, il subira la correction.

 

La Règle de saint Benoît considère le fait de se sentier son propre propriétaire comme la tentation maximale de fermeture et de repli. Elle choisit délibérément d'accentuer le bien commun avec le don de soi pour mieux se trouver soi-même au-delà de ce que l'on possède. C'est une forme de mort aux apparences avec toutes les illusions des personnages que l'on se compose pour subsister. Il y a une exigence et un travail à faire dans chacune de nos communautés ou de nos groupes à ce sujet. Dans la famille ou dans le monde de l'entreprise, même si l'on ne peut aller jusque là, c'est tout de même une direction intéressante à poser sur la table si l'on veut aller loin dans la capacité à réussir ce que l'on entreprend et ce que l'on vit en interne.

 

Ch 34

Comme il est écrit : "On partageait à chacun selon ses besoins." [ Ac 4, 35 ] Nous n’entendons pas dire par là qu’on soit partial envers personne — pourvu que non ! — mais qu’on ait égard aux infirmités. Celui qui a besoin de moins, qu’il rende grâce à Dieu et ne s’attriste pas ; faut-il à un autre davantage, qu’il s’humilie de sa faiblesse et ne s’élève pas de la miséricorde qu’on a pour lui. Ainsi tous les membres seront en paix. Avant tout, que jamais n’apparaisse le vice du murmure, pour quelque raison que se soit, ni dans le moindre mot, ni dans un signe quelconque. Si quelqu’un y est surpris, il subira une correction sévère.

Ausitôt après avoir dit que personne n'avait rien en propre, Benoît rajoute que tous doivent recevoir selon leur besoin. Personne ne doit manquer. L'égalité dans ce cas ne consiste pas à donner à tous la même chose mais à respecteur les besoins différents des uns et des autres. C'est une conception beaucoup plus juste. Car inévitablement nous ne sommes pas tous dans la même situation de besoin. Le seul équilibre et cela ne va pas de soit, c'est le discernement du juste besoin. L'envie et la protestation de ne pas avoir assez pointent toujours leur nez et il n'est pas toujours facile de s'en défendre.

 

10 mars, Règle de saint Benoît, Ch 32, Des outils du monastère

L’Abbé chargera ceux des frères dont la vie et les mœurs lui inspirent confiance de tout ce que le monastère possède en outils, vêtements et autres objets. Il leur en confiera le soin particulier, selon qu’il le jugera utile à leur entretien et à leur conservation. L’Abbé en tiendra un inventaire pour savoir, lorsque les frères se succèdent tour à tour dans ces charges, ce qu’il donne et ce qu’il reçoit. Si quelqu’un traite avec malpropreté ou négligence les choses appartenant au monastère, il sera réprimandé ; s’il ne s’amende pas, il subira la discipline régulière.

 

La qualité de la vie concerne tout ce qui nous entoure, pas seulement les choses précieuses, mais même celles qui sont les plus courantes. Saint Benoît disait dans le chapitre précédant que le responsable de la gestion devait considérer les objets du monastère comme les vases sacrés de l'autel. Finalement, il étend cette demande à tous les membres du groupe. Tout appartient à tous et par respect pour la relation mutuelle, tout doit être entretenu et manié comme si cela nous appartenait en propre, c'est à dire avec le plus grand soin et le plus grand souci du bien commun. C'est une règle difficile à tenir mais qui procure une grande qualité de vie dans la fraternité.

8-9 mars, Règle de saint Benoît, Ch 31-2 Le cellérier du monastère

Avant tout, qu’il ait l’humilité, et s’il ne peut accorder ce qu’on lui demande, qu’il donne du moins en réponse une bonne parole, selon qu’il est écrit : Une bonne parole est encore le meilleur des dons.[ Si 18, 16 ] 156.Qu’il prenne soin de tout ce que l’Abbé lui aura confié, et qu’il ne se mêle pas de ce dont il lui aura défendu de s’occuper. Qu’il donne aux frères la portion déterminée sans contrecœur ni résistance, de peur que ceux-ci ne se scandalisent — se souvenant de la punition dont la parole divine menace quiconque aura scandalisé l’un des plus petits.[ Mt 18, 6 ] 157.Si la communauté est nombreuse, il recevra des aides ; afin qu’avec leur secours il puisse remplir son office l’âme en paix. 158.On donnera et on demandera aux heures convenables ce qui doit être donné ou demandé, afin que personne ne soit troublé ni contristé dans la maison de Dieu.

Ce qui est remarquable dans la Règle, c'est que même pour les fonctions les plus pratiques, la plus grande qualité requise est spirituelle. Le cellérier doit agir en tout avec humilité, conscient de l'enjeu de toutes dimensions de la vie. Il rend présent une présence autre, inspiratrice, dynamisante. Il est capable de donner une bonne parole en toutes circonstances. Une parole qui vienne de très profond et qui construise positivement. Ainsi personne ne sera triste dans la maison de Dieu ; tout le monde se sentira encouragé pour aller de l'avant malgré les obstacles.

6-7 mars, Règle de saint Benoît, Ch 31, Des qualités que doit avoir le cellérier du monastère

On choisira pour cellérier du monastère quelqu’un qui soit sage, d’un caractère mûr, sobre, ni gourmand, ni hautain, ni turbulent, ni injuste, ni négligent, ni prodigue, mais rempli de la crainte de Dieu, et qui soit comme un père pour toute la communauté.

Qu’il prenne soin de tout. Qu’il ne fasse rien sans l’ordre de l’Abbé. Qu’il observe exactement ce qui est commandé. Qu’il ne contriste pas les frères. Si un frère lui fait une demande déraisonnable, qu’il ne lui fasse pas de peine en le rebutant avec mépris ; mais qu’il refuse avec raison et avec humilité ce qu’on lui demande mal à propos.

Qu’il veille à la garde de son âme, se souvenant toujours de cette parole de l’Apôtre : "Celui qui aura bien administré, s’acquiert ainsi un rang élevé." [ 1 Tm 3, 13 ] Qu’il prenne un soin tout particulier des malades, des enfants, des hôtes et des pauvres, sachant à n’en pas douter qu’au jour du jugement il lui faudra rendre compte de sa conduite envers eux tous.

Qu’il regarde tous les objets et tous les biens du monastère comme les vases sacrés de l’autel. Qu’il ne néglige rien. Qu’il ne soit ni avare, ni prodigue, ni dilapidateur du patrimoine du monastère ; mais qu’il fasse tout avec mesure et conformément aux ordres de l’Abbé.

 

Le cellérier du monastère est le responsable de la gestion matérielle de l'ensemble de la maison. Le chapitre qui lui est consacré est un chef d'oeuvre de mananegement.

Tout d'abord quelles qualités d'ensemble pour cette fonction : en premier lieu qu'il agisse dans la conscience que Dieu est présent en toutes circonstances et qu'il vive dans cette conscience active et dynamique. Si bien qu'il pourra vivre dans un bon équilibre par rapport à toutes les choses de ce monde dans un esprit de ni trop, ni trop peu.

Ensuite qu'il agisse en lien avec les autres responsables et spécialement de l'Abbé qui a l'autorité dernière. 

Qu'il veille au bien de tous sans que personne ne soit triste. Le conseil de donner une parole juste en toutes circonstances, même défavorable est vriament admirable.

Qu'il ait le souci des plus pauvres, des plus faibles, des plus fragiles.

Et qu'il considère tout dans la vie comme aussi précieux que les actes et les objets du culte sacré.

C'est un portrait exigeant, mais quel dynamime ! Nos sociétés actuelles auraient de quoi s'en inspirer pour aller de l'avant dans la manière d'exercer l'autorité.

5 mars, Règle de saint Benoît, Ch 29. Si l’on doit recevoir de nouveau les frères qui ont quitté le monastère

Si un frère sort par sa propre faute du monastère, et qu’il veuille y rentrer, il promettra d’abord de se corriger entièrement du vice qui a été la cause de sa sortie. Alors, on le recevra au dernier rang, afin d’éprouver par là son humilité. S’il sortait de nouveau, il pourra être reçu jusqu’à trois fois. Après quoi, il saura désormais que toute voie de retour lui est refusée.

Il est bon de sentir que malgré la prise en compte réaliste des fautes, des erreurs, saint Benoît qui est capable de prendre des décisions fermes comme on l'a vu et aussi capable de ne pas complètement fermer la porte. Son souci est la prise en compte de la personne et son chemin de libération. Donc il accepte que le frère après avoir fait amende honorable réintègre la communauté jusqu'à trois fois. D'un point de vue institutionnel, ce n'est pas très facile à suivre, mais on sent bien qu'il y a là une préoccupation évangélique par laquelle il est bon de se laisser toucher.

 

4 mars, Règle de saint Benoît, Ch 28. Ceux qui, malgré des corrections répétées, n’auront pas voulu s’amender

Si un frère a été souvent repris pour une faute quelconque, si l’on a été jusqu’à le mettre à part et qu’il ne se soit pas amendé, il faudra lui infliger une correction plus rude, c’est-à-dire le punir de coups de bâton. Si, par ce moyen, il ne se corrige pas encore, ou si par hasard — pourvu que non ! — il s’enfle d’orgueil jusqu’à vouloir défendre sa conduite, l’Abbé agira alors comme fait un sage médecin : employer les cataplasmes, l’onguent des exhortations, la médication des divines Écritures, et en dernier lieu la brûlure de l’excommunication ou la meurtrissure des coups. S’il voit que toute son habileté est sans résultat, il aura recours à quelque chose de plus efficace, sa prière et celle de tous les frères pour lui, afin que le Seigneur, qui peut tout, rende la santé à ce frère malade. Mais si ce moyen même n’opérait pas la guérison, que l’Abbé use alors du fer qui retranche, suivant la parole de l’Apôtre : "Ôtez le mal du milieu de vous." [ 1 Co 5, 13 ] Et encore : "Si l’infidèle s’en va, qu’il s’en aille" [ 1 Co 5, 17 ] , de peur qu’une seule brebis malade ne répande la contagion dans le troupeau tout entier.

Ce chapitre est rude mais il est réaliste. Il y a vraiment des situations qui se crispent et n'arrivent pas à passer une étape positive. Dans ce cas, malgré tous les efforts fournis, on s'en remettra à la seule prière non seulement à titre personnel mais aussi communautaire. Saint Benoît parle ici de maladie et de remêde. Il ne juge pas la personne confrontée à son mal. Il encourage seulement à ne pas la laisser seule aux prises avec celui-ci. Et si l'enfermement est tel dans une logique négative, alors il faudra prendre la mesure nécessaire pour que tout le groupe ne soit pas menacé par une telle logique et donc, se séparer du membre malade. Cela veut dire que du temps de Benoît ausssi, il y avait des départs de frères ou de soeurs et qu'il fallait regarder cela en face sans se boucher les yeux. Dans chacune de nos vies, il y a un rétif qui sommeille et un conquérant prêt à confisquer la terre entière à son propre pouvoir. Considérons cela en nous et travaillons à nous en laisser convertir tous ensemble.

2-3 mars, Règle de saint Benoît, Ch 27 Quelle sollicitude l'abbé doit avoir à l'égard des coupables

L’Abbé doit prendre soin en toute sollicitude des frères qui ont failli ; car ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades [ Mt 9, 12 ] . Il doit donc, comme un sage médecin, user de tous les moyens. Il enverra des Sympectes, c’est-à-dire des frères anciens et sages qui, comme en secret, réconfortent ce frère chancelant et l’engagent à donner une humble satisfaction. Qu’ils l’empêchent, par la consolation qu’ils lui procurent, de se laisser absorber par l’excès de la tristesse  ; mais, comme dit l’Apôtre : Il faut que la charité redouble à son égard [ 2 Co 2, 7-8 ] , et que tous prient pour lui.

 

L’Abbé doit donc user en ses soins de toute sorte d’adresse et d’habileté pour ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. Qu’il sache qu’il a reçu la charge de conduire des âmes faibles et non d’exercer sur des âmes saines un pouvoir tyrannique. Qu’il redoute la menace du Prophète, par lequel Dieu dit  : "Vous preniez pour vous les brebis qui vous paraissaient les plus grasses, et celles qui étaient chétives, vous les rejetiez." [ Ez 34, 3-4 ] Qu’il imite plutôt l’exemple de tendresse du bon Pasteur qui, laissant sur les montagnes ses nonante-neuf brebis, s’en alla à la recherche d’une seule qui s’était égarée ; et il compatit tellement à sa faiblesse qu’il daigna la charger sur ses épaules sacrées et la rapporter ainsi au troupeau [ Lc 15, 4-5 ].

 

Il est impressionnant de voir combien saint Benoît a le souci des faibles. Ce passage de la Règle est empreint de la belle et exigeante citation évangélique du Bon Pasteur à la recherche de la brebis égarée. On est touché par la volonté de l'abbé d'éviter à ses moines de tomber dans l'accablement. Il est mis en garde contre les abus de pouvoir qui sont des plaies particulièrement douloureuses dans une vie de communauté. Il est invité à ne pas considérer d'abord les brebis grasses et à laisser de côté les chétives. Comme il est bon de vivre avec de tels témoins. Aide-nous, Seigneur, à réaliser ta parole.

1er mars, Règle de saint Benoît, Ch 23-24, Mesure à prendre pour les fautes

S’il se rencontre un frère opiniâtre, ou désobéissant, ou orgueilleux, qui murmure ou qui contrevienne à quelque point de la sainte Règle et aux ordres de ses anciens, en témoignant pour eux du mépris, ceux-ci l’avertiront en particulier une première et une seconde fois, selon le précepte de Notre-Seigneur [ Mt 18, 15 ]. S’il ne s’amende pas, qu’il soit réprimandé publiquement devant tous. Si par ce moyen non plus il ne se corrige pas, qu’il soit soumis à l’excommunication, pourvu toutefois qu’il comprenne la gravité de cette peine. Mais s’il n’y a rien de bon à espérer de lui, qu’on lui inflige une punition corporelle.

Quelle doit être la mesure de l’excommunication

La mesure de l’excommunication ou de la punition doit être proportionnée à la gravité de la faute, et cette appréciation des fautes dépendra du jugement de l’Abbé. Si un frère est coupable de fautes légères, sa peine consistera seulement à être privé de la participation à la table commune. Or, voici comment sera traité qui sera exclu de la participation à la table : à l’oratoire, il n’entonnera ni psaume ni antienne et ne récitera pas de leçon, jusqu’à ce qu’il en ait donné satisfaction. Il prendra son repas seul, après le repas des frères ; si, par exemple, les frères dînent à la sixième heure, il dînera lui à la neuvième ; si les frères prennent leur repas à la neuvième, il prendra le sien le soir, et cela jusqu’à ce qu’il ait obtenu son pardon par une satisfaction convenable.

L'excommunication dont il est question ici n'a rien à voir avec ce que l'on entend par là dans l'Eglise habituellement : à savoir, l'exclusion définitive de l'appartenance au corps  ecclésial pour des fautes majeures. Il s'agit simplement d'une mise en quarantiare, une mise à l'écart pour un temps, du reste du groupe en raison d'une faute qui nécessite un traitement afin d'être corrigée. Cette mise à l'écart permet de revenir un peu sur soi et de réfléchir à ses choix. Elle permet d'éprouver combien le fait d'être séparé des autres est une peine importante, difficile à vivre et du coup, d'apprécier d'être réintégrer. C'est une mesure qui n'est plus tellement pratiquée sauf pour des raisons médicales par risque de contagion ! Sinon, c'est souvent par une décision personnelle qu'un membre décide parfois de "bouder" les autres. En ce cas, c'est la mesure inverse qu'il faut appliquer comme remède. En tous ces traitements, Saint Benoît demande que l'on intervienne plusieurs fois auprès du frère ou de la soeur pour garder le dialogue et lui dire ouvertement ce qu'il en est, avant de prendre des mesures lourdes.

28 février, Règle de saint Benoît, Ch 21, Les doyens du monastère

Si la communauté est nombreuse, on choisira en son sein des frères de bonne réputation et de sainte vie, et on les établira doyens. Ils veilleront en tout sur leurs décanies, conformément aux préceptes de Dieu et aux ordres de leur Abbé [ Ac 6, 3 ]. On choisira pour doyens ceux d’entre eux avec lesquels l’Abbé puisse en toute sûreté partager son fardeau. Ils ne seront pas élus d’après l’ordre d’ancienneté, mais d’après le mérite de leur vie et la sagesse de leur doctrine. Si, par hasard, l’un de ces doyens mérite répréhension pour s’être enflé d’orgueil, on le réprimandera une première, une seconde et une troisième fois. S’il ne veut pas s’amender, qu’on le destitue, et qu’à sa place on en mette un autre qui en soit digne. Et nous établissons qu’on agisse de même à l’égard du prieur.

Saint Benoît s'intéresse maintenant aux conséquences pratiques de tout l'enseignement spirituel qu'il a donné dans la première partie de la Règle. Aujourd'hui, il propose que la communauté si elle est nombreuse, se structure avec des petits groupes autour d'un responsable (un doyen, pour une dizaine de moines). Cela permet une plus grande proximité dans l'attention à chacun et dans la possiblité d'un réel partage humain et spirituel. Cela a aussi l'avantage de ne pas tout faire remonter à l'abbé. Il y a là un principe de subsidiarité intéressant dont d'ailleurs Benoît précise les règles. Les doyens devront être élus d'après le mérite de leur vie et leur sagesse et non pas selon l'ancienneté. Il faut que l'abbé soit sûr d'eux, qu'il puisse leur faire confiance. Si cela ne marche pas, ils seront repris jusqu'à trois fois, et si cela ne marche pas encore, ils seront destitués. C'est un principe que Benoît applique à tous les responsables, il est plein de mesure, de respect et de sagesse.

27 février, Règle de saint Benoît, ch 20

Si, lorsque nous avons une requête à présenter aux puissants de ce monde, nous n’osons le faire qu’avec humilité et respect, combien plus devons-nous offrir nos supplications en toute humilité et avec une pureté pleine de dévotion au Seigneur Dieu de l’univers ! Sachons bien que ce n’est pas en multipliant les paroles que nous serons exaucés, mais par la pureté du cœur et les larmes de la componction. La prière doit donc être brève et pure, à moins que, par une inspiration de la grâce divine, nous ne nous sentions portés à la prolonger. Néanmoins, en communauté, la prière sera très courte ; et sur le signal du supérieur, tous se lèveront en même temps.

Nous sommes toujours dans la même mouvance de la mise en oeuvre du chapitre 7 sur l'humilité, dans le cadre de la prière commune. Il s'agit d'une conscience de Présence et d'une adhésion à cette présence par une voix qui vient du coeur profond. Saint Benoît parle de la pureté du coeur ; il dit qu'il est imortant d'être complètement investi dans cette prière (c'est le sens du mot "dévotion" être complètement "voué à".) Est-ce que nous arrivons à vivre ainsi la liturgie ? Il faut vraiment se poser la question si nous voulons que la grâce opère. La pureté du coeur est un trésor difficile à atteindre, il nécessite un élan intérieur qui implique la briéveté de la prière pour ne pas se perdre en route, sauf, comme le dit saint Benoît si une inspiration spéciale nous donne la possibilité de prolonger cet état si précieux. Mais même en dehors de cette exception, il est aussi de rester devant Dieu comme "une bête de somme" (Ps 72) en le laissant s'occuper de nous. Laissons nous faire, nous parviendrons.

26 février, Règle de saint Benoît, Ch 19 L'attitude durant la psalmodie

Nous croyons que la divine présence est partout, et qu’en tout lieu les yeux du Seigneur considèrent les bons et les méchants. Soyons-en donc plus fermement persuadés lorsque nous assistons à l’office divin. Souvenons-nous sans cesse de ce que dit le Prophète : "Servez le Seigneur dans la crainte." [ Ps 2, 11 ] Et encore : "Psalmodiez avec sagesse." [ Ps 46, 8 ] Et  : "Je te chanterai en présence des anges." [ Ps 137, 1 ] Considérons donc comment nous devons nous tenir en présence de sa Divinité et de ses anges, et livrons-nous à la psalmodie de telle manière que notre esprit soit d’accord avec notre voix.

L'attitude dans la prière est intimement liée à ce qui vient d'être dit dans le chapitre sur l'humilité. Il s'agit de vivre en présence de la mystérieuse Présence. Le temps de l'office est très privilégié pour cela car tout évoque cette Présence et appelle notre réponse. Profitons de ce temps pour vivre d'autant plus concentrés sur ce fondement de telle manière que notre esprit et notre voix soient unifiés. Nous pourrons alors continuer à le vivre au-delà de l'office dans la vie la plus quotidienne.