L'ancienne Salle du chapitre (12e siècle)

Commentaire de la Règle de saint Benoît

Dans la salle du chapitre, chaque jour la communauté entend un commentaire d'un chapitre de la Règle de saint Benoît (d'où son nom).

La Règle est ainsi lue et commentée trois fois dans l'année.

Règle de saint Benoît, l'humilité et l'Evangile de saint Luc

Voici une proposition d'un parallèle suggestif entre le chapitre 7 de la Règle de saint Benoît sur l'humilité et l'Evangile de saint Luc.

Document RB l'humilité 

Proposé par Ariane D.

Les commentaires de la Règle utilisés ci-dessous, sont édités en audio-livre par les Editions Saint-Leger.

31 octobre, Ch 26, De ceux qui, sans permission, se joignent aux excommuniés

30 octobre, Ch 25, Des fautes graves

29 octobre, Ch 24, Quelle doit être la mesure de l'excommunication

28 octobre, Ch 23, Les fautes qui entraînent l'excommunication

27 octobre, Ch 22, Comment doivent dormir les moines

26 octobre, Ch 21, Des doyens du monastère

25 octobre, Ch 20, L'attitude dans la prière

24 octobre, Ch 19, De la manière de psalmodier

27 septembre, ch 7 L'humilité

Donc, le premier degré d’humilité est de se mettre constamment devant les yeux la crainte de Dieu, de se garder entièrement de l’oubli et de se souvenir sans cesse de tout ce que Dieu a commandé.

On repassera toujours dans son esprit, d’une part, l’enfer où brûlent, pour leurs péchés, ceux qui méprisent Dieu, et d’autre part, la vie éternelle préparée à ceux qui le craignent.

Ainsi, on se préservera à toute heure des péchés et des vices, soit de la pensée, soit de la langue, des mains, des pieds et de la volonté propre, mais aussi des désirs de la chair.

L’homme doit être persuadé que Dieu le considère du haut du ciel à toute heure ; qu’en tout lieu ses actes ont pour témoin le regard de la Divinité, et que les Anges en font rapport à tout moment. C’est ce que le Prophète nous fait entendre par ces paroles, où il nous montre Dieu toujours présent à nos pensées : "Dieu scrute les reins et les cœurs" [ Ps 7, 10 ]  ; et aussi : "Le Seigneur connaît les pensées des hommes" [ Ps 93, 11 ]  ; et encore : "Tu as compris de loin mes pensées" [ Ps 138, 3 ]  ; et : "La pensée de l’homme te sera découverte."  [ Ps 75, 11 ] Et pour exercer la vigilance à l’égard de ses pensées perverses, le frère qui veut être utile aux yeux de Dieu dira sans cesse en son cœur : "Je serai sans tache devant lui, si je me garde de mon iniquité." [ Ps 17, 24 ]

 

La base de toute vie de disciple est une forme d'éveil, de vigilance, de lucidité sur le fait que l'on vit toujours dans la présence de Dieu et dans la relation avec lui qui est notre fondement. Sans cette présence à la Présence, on est livré à soi-même avec toutes les conséquences de voies sans issue auxquelles cela conduit. Il y a un enfer de l'enfermement sur soi, il y a une mort dans l'oubli de Dieu. Mais il y a au contraire, une vie plénière qui se reçoit de celui qui est l'auteur de la vie, il y a une ouverture du Paradis du coeur à coeur avec Dieu et avec autrui. Tel est le premier degré d'humilité qui est une crainte amoureuse de ne pas être suffisamment attentif à celui qui nous aime.

26 septembre, Ch 7, L'humilité

Si donc, mes frères, nous voulons atteindre le sommet de la plus haute humilité, et parvenir promptement à cette élévation céleste ou l’on monte par l’humilité de la vie présente, il nous faut, par les degrés ascendants de nos œuvres, dresser cette échelle qui apparut en songe à Jacob, et par laquelle il voyait des Anges descendre et monter. Cette descente et cette montée ne signifient pas pour nous autre chose — sans aucun doute — sinon que l’on descend par l’élèvement et que l’on monte par l’humilité. Cette échelle ainsi dressée, c’est notre vie en ce monde, que le Seigneur élève jusqu’au ciel, si notre cœur s’humilie. Les côtés de cette échelle sont, selon nous, notre corps et notre âme ; sur ces montants, la vocation divine a inséré divers échelons d’humilité et de progrès spirituel qu’il nous faut gravir.

 

Saint Benoît reprend l'image bien connue dans la tradition monastique de l'Echelle de Jacob (Gn 28, 10-17). Elle est appliquée à notre vie ici-bas qui tente d'être unie à Dieu. Mais plutôt que d'en faire le lieu d'un effort personnel d'élévation, saint Benoît propose au contraire, de l'utiliser comme un lieu de transformation de soi par la disponiblité humble du coeur qui acceuille le don de Dieu afin d'être élevé auprès de lui. Laissons nous faire ! Laissons-nous élever ! Et pour cela gardons le coeur attentif au don permanent de Dieu. C'est cela l'humilité.

25 septembre, Ch 7, L'humilité

FRÈRES, LA DIVINE ÉCRITURE nous crie : Tout homme qui s’élève sera abaissé et qui s’abaisse sera élevé. En disant cela, elle nous montre donc que tout élèvement est une forme d’orgueil. Le Prophète témoigne qu’il s’en préserve quand il dit : Seigneur, mon coeur n’est pas hautain ni mon regard altier, je n’ai marché ni dans le faste, ni dans des splendeurs qui me dépassent. Mais qu’arriverait-il si je n’avais pas d’humbles sentiments et si j’avais l’âme hautaine ? Tu traiterais mon âme comme l’enfant qu’on sèvre de sa mère.

 

L'humilité est présentée par saint Benoît comme une confiance à l'égard d'une mère qui garde son enfant en sûreté. C'est dire que l'humilité permet de toucher l'assurance de la miséricorde, cette empathie qui prend ses racines dans le sentiment d'une mère pour ses enfants. A l'opposé, le fait de ne plus être enraciné dans cette confiance et de vouloir s'autonomiser nous élève nous-mêmes en maître de notre vie. Mais plus on s'élève ainsi, plus la chute peut-être grave. Gardons bonne mesure et confions-nous à Celui qui nous a faits et veut nous partager sa vie.

 

24 septembre, ch 6, Le silence

 

Faisons ce que dit le Prophète : J’ai dit : j’observerai mes voies, afin de ne pas pécher par ma langue. J’ai placé une garde à ma bouche : je suis devenu muet, je me suis humilié et j’ai gardé le silence, même s’il s’agissait de parler de choses bonnes. Le Prophète nous enseigne ici qu’il faut parfois s’abstenir de bons discours pour la pratique du silence : à combien plus forte raison la peine qui suit le péché doit-elle nous faire éviter les paroles mauvaises ?

On ne devra donc, en raison de l’importance du silence, n’accorder que rarement aux disciples — fussent-ils parfaits — la permission de parler, même à propos de choses bonnes, saintes et édifiantes. Car il est écrit : En parlant beaucoup, tu ne saurais éviter le péché  ; et ailleurs : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. C’est au Maître, en effet, qu’il convient de parler et d’instruire ; le rôle du disciple est de se taire et d’écouter.

C’est pourquoi, si l’on a quelque chose à demander au supérieur, on le fera avec toute l’humilité et la soumission qu’inspire le respect. Quant aux bouffonneries, aux paroles vaines et qui ne sont bonnes qu’à provoquer le rire, nous les condamnons à tout jamais et en tout lieu, et nous ne permettons pas au disciple d’ouvrir la bouche pour de tels propos.

 

Le silence est un préalable à toute expression, c'est à dire à toute manifestation de désir, de pensée ou de sentiment. Si le silence intérieur ne fonde pas cette manifestation extérieure, cette dernière a peu de portée. Il est nécessaire de passer plus de temps à faire silence qu'à exprimer en paroles ce qui nous concerne. La parole doit être rare ; l'économie de la parole est une sagesse heureuse. Cela n'a rien à voir avec le mutisme. Il ne s'agit pas de se taire passivement, mais de se mettre à l'écoute de l'essentiel, du langage premier qui vient raconter à notre corps ce qui le précède, son origine, notre origine. C'est à partir de ce fondement, que nous pouvons devenir nous-même sans peur, de manière surprenante, infiniment déployée.

23 septembre, Ch 5 L'obéissance

Mais cette obéissance ne sera agréable à Dieu et douce aux hommes que si ce qui est commandé est exécuté sans hésitation, sans retard, sans tiédeur, sans murmure ni aucune parole de résistance. Car l’obéissance qu’on rend aux supérieurs se rapporte à Dieu lui-même ; puisqu’il a dit : "Qui vous écoute m’écoute." Et il faut que les disciples obéissent de bon cœur, car Dieu aime celui qui donne joyeusement. Si, au contraire, le disciple obéit de mauvais gré, s’il murmure non seulement des lèvres mais encore dans son cœur, quand bien même il exécuterait l’ordre reçu, son œuvre ne sera pas agréée de Dieu, qui voit dans son cœur le murmure. Bien loin d’en obtenir une grâce, il encourra la punition de qui murmure, à moins qu’il ne répare sa faute et ne donne satisfaction.

 

Comme par inclusion, le chapitre 5 revient à la fin sur la citation "Qui vous écoute, m'écoute" (Lc 10, 16). L'obéissance du disciple est toujours rendue à Dieu et non directement à des humains (ceux-là ne sont que porteurs de la présence divine). L'important est donc de bien de percevoir en commun la volonté d'amour de Dieu et de l'accomplir dans un même élan. "De bon gré", c'est à dire librement, sans concrainte ni de soi, ni d'autrui, et de ce fait avec un coeur qui ne revendique pas d'être son propre maître. Le contraire de cette disponibilité de coeur, c'est le murmure. Celui-ci est combattu fortement par saint Benoît, car il est comme le ver dans le fruit. Le murmure est une recherche de justification de soi dans l'aveuglement. Il se cherche des alliés et provoque la guerre des opinions de surface, tout en donnant l'illusion d'un accord de fond avec ses alliés, visant à apporter le bonheur, la justice et le progrès. Mais le murmure ne construit rien, il fait perdre l'énergie qui permet de créer et de sauver : au contraire, il détruit et il emprisonne. Soyons attentifs à cette dimension dans nos vies : savons-nous nous garder de ce murmure, de cet enfermement du coeur ?

22 septembre, Ch 5 :  L'obéissance

Le premier degré de l’humilité est l’obéissance pratiquée sans retard. Elle est propre à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ. Mus par le service sacré dont ils ont fait profession, par la crainte de l’enfer et par le glorieux désir de la vie éternelle, dès que le supérieur a commandé quelque chose, comme si Dieu lui-même en avait donné l’ordre, ils ne peuvent souffrir de délai dans l’exécution. C’est d’eux que le Seigneur a dit : Dès que son oreille a entendu, il m’a obéi. Et il dit de même à ceux qui enseignent : Qui vous écoute m’écoute.

En abandonnant aussitôt leur intérêt et en renonçant à leur volonté propre, ceux-ci quittent ce qu’ils avaient en mains et laissent inachevé ce qu’ils faisaient. Ils suivent d’un pied si prompt la voix du commandement que, dans l’empressement qu’inspire la crainte de Dieu, il n’y a pas d’intervalle entre l’ordre du supérieur et l’œuvre du disciple, les deux choses s’accomplissant au même moment. Ainsi agissent ceux qu’un ardent désir pousse à la vie éternelle.

C’est pour cela qu’ils prennent la voie étroite de laquelle le Seigneur a dit : Étroite est la voie qui conduit à la vie. Aussi, ne vivant plus à leur gré et n’obéissant plus à leurs désirs ni à leurs satisfactions, ils marchent d’après le jugement et le commandement d’autrui et ne désirent, en se retirant au monastère, que de se soumettre à un abbé. Sans nul doute, de tels hommes prennent pour modèle la sentence du Seigneur, quand il dit : "Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé."

 

Le début du chapitre 5 est structuré autour de trois références bibliques qui donnent sens à la pratique de l'obéissance en référence au Christ. C'est  parce que nous n'avons rien de plus cher que lui, que nous voulons nous en remettre à lui.

1. "Qui vous écoute m'écoute" : Tout part de l'importance de l'écoute. Quelqu'un qui ne se met pas à l'écoute de Dieu et des autres, est dans l'incapacité d'avancer sainement dans la vie. Ne s'écouter que soi-même, ou pire encore, se rendre sourd à soi-même comme aux autres ne mène qu'à l'effondrement. Une écoute profonde motive, rend disponible et actif.

2. "Etroite est la voie qui conduit à la vie." : Etre dans une attitude d'écoute et mettre en oeuvre ne va pas de soi. Cela coûte souvent et l'on trouve que c'est une porte bien resserrée. Seul le désengraissement de soi-même permet de se frayer un chemin vers la vie. C'est la voie des martyrs qui n'hésitent pas à avancer vers le don d'eux-mêmes, sans peur.

3. "Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a appelé." Vivre ainsi ne peut se faire que dans une communion étroite avec celui qui a pris chair de notre chair pour se faire chemin pour nous dans la vérité, vers la vie véritable. Son obéissance peut prendre corps en nous, si nous la laissons y prendre toute sa place. Ainsi, avec lui, nous deviendrons des vivants.

Profession monastique à Cabanoule

21 septembre, Ch 4, Les instruments des bonnes oeuvres

 

Accomplir chaque jour par ses œuvres les préceptes de Dieu.

Aimer la chasteté.

Ne haïr personne,

ne pas avoir de jalousie,

ne pas agir par envie,

ne pas aimer à contester et fuir l’exaltation du cœur.

Vénérer les anciens et aimer les plus jeunes.

Prier pour ses ennemis dans l’amour du Christ.

Rétablir la paix avant le coucher du soleil avec celui dont nous sépare la discorde,

et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu.

Voilà quels sont les instruments de l’art spirituel. Si nous en faisons un usage constant, le jour et la nuit, alors quand au jour du jugement nous les remettrons, notre récompense sera celle que le Seigneur a promis : "Ce que l’œil n’a pas vu, ni l’oreille n’a entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment."

Or, l’atelier où nous devons travailler diligemment à l’aide de ces instruments, c’est l’enceinte du monastère avec la stabilité dans la communauté.

 

Le chapitre 4 se termine sur un encouragement à la mise en oeuvre concrète de l'amour : pas de haine, pas ce captation d'autrui, pas de jalousie, pas d'envie, respect des anciens et amour des jeunes, prière pour ceux qui nous veulent du mal. Tout cela est possible parce que nous mettons notre espérance en un Dieu de miséricorde.

Tout ce travail de l'amour vise à la finalité d'une vie plénière, pour vivre dès maintenant dans la perspective de ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment.

Bienheureux ceux travaillent constamment à cela dans l'espace où se déroule leur existence tel un atelier !

 

20 septembre, ch. 4, Les instruments des bonnes oeuvres

Craindre le jour du jugement ;

redouter l’enfer et désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de son esprit.

Avoir tous les jours la mort présente devant les yeux ;

veiller à toute heure sur les actions de sa vie et tenir pour certain qu’en tout lieu Dieu nous regarde.

Briser contre le Christ les pensées mauvaises, aussitôt qu’elles se présentent au cœur, et s’en ouvrir à un ancien doté d’esprit.

Garder sa langue de tout propos mauvais ou nuisible ;

ne pas aimer à beaucoup parler,

ne pas dire de paroles vaines ou qui ne portent qu’à rire,

et ne pas aimer le rire trop fréquent ou trop bruyant.

Entendre volontiers les lectures saintes.

S’appliquer fréquemment à la prière ;

y confesser chaque jour à Dieu, avec larmes et gémissements, ses fautes passées,

et à l’avenir se corriger de ces fautes.

Ne pas satisfaire les désirs de la chair et haïr la volonté propre.

Obéir en tout aux ordres de l’abbé, même si — pourvu que non ! — il agirait autrement, nous rappelant ce précepte du Seigneur : Ce qu’ils disent, faites-le ; mais ce qu’ils font, ne le faites pas.

Ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être, mais l’être d’abord, afin qu’on le dise avec plus de vérité.

 

Ce passage du chapitre 4 insiste sur la prise de conscience de l'évanescence de la vie. Notre vie devrait être tout orientée vers la vie plénière dont nous pouvons déjà connaître les arrhes mais qui se déploiera librement au-delà des limites de ce monde.

"Désirer la vie éternelle, avoir conscience du discernement final, craindre de ne pas faire les bons choix au jour le jour, avoir devant les yeux la perspective du passage à travers la mort vers un autre régime d'existence, briser contre le Christ toutes les pensées qui nous enfermerait en nous-même et nous donnerait l'illusion de l'auto-suffisance. Et pour cela, faire un vrai silence intérieur, écouter avec l'attention du coeur, écouter la Parole de Dieu, prier et mettre en oeuvre ce que l'écoute profonde nous a permis de recevoir à l'intime de nous-même.

Et lucidement, garder l'humilité sans jamais croire que l'on est arrivé au but mais rester constamment en chemin.

19 septembre, Ch 4, Les Instruments des bonnes oeuvres

 

Ne pas satisfaire sa colère,

ni se réserver un temps pour exercer sa vengeance.

Ne pas entretenir de fausseté dans son cœur,

ni donner une fausse paix.

Ne pas abandonner la charité.

Ne pas jurer, de crainte de se parjurer,

et dire la vérité du cœur comme des lèvres.

Ne pas rendre le mal pour le mal,

ni faire d’injustice à personne, mais supporter patiemment le tort qu’on nous fait.

Aimer ses ennemis.

Ne pas répondre par la malédiction à ceux qui nous maudissent, mais plutôt les bénir.

Soutenir la persécution pour la justice.

Ne pas être orgueilleux,

ni adonné au vin,

ni gourmand,

ni somnolent,

ni paresseux,

ni prompt au murmure ou médisant.

Mettre en Dieu son espérance.

Ce que l’on verra de bon en soi, le rapporter à Dieu et non à soi-même.

Quant au mal, comprendre toujours qu’on l’a fait soi-même et le mettre à son compte. 

 

Pour vivre l'amour de Dieu, il est nécessaire de se disposer dans la vie concrète de telle manière que l'on puisse constater effectivement que cet amour traverse nos coeurs, nos paroles et nos actions, sans trop d'obsacles. Tous les points d'attention  proposés ici peuvent être l'occasion d'une vérification de l'état d'esprit dans lequel nous nous trouvons dans notre suite du Christ.

Mettre en Dieu son espérance, lui rapporter tout le bien que nous vivons et reconnaître que ce qui vient uniquement de nous ne peut être fructueux de la même manière et même entraîner au mal.

18 septembre, Ch 4, Des instruments des bonnes oeuvres

Avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force ;

ensuite le prochain comme soi-même.

Ensuite ne pas tuer,

ni commettre d’adultère,

ni voler, ni convoiter,

ni porter de faux témoignage.

Honorer tous les hommes,

et ne pas faire à autrui ce qu’on ne ne veut pas qu’on nous fasse.

Renoncer à soi-même pour suivre le Christ.

Réprimer son corps ;

ne pas aspirer aux délices,

mais aimer le jeûne.

Soulager les pauvres,

vêtir celui qui est nu,

visiter les malades,

ensevelir les morts,

secourir ceux qui sont dans l’épreuve

et consoler les affligés.

Se rendre étranger aux préoccupations du monde

et ne rien préférer à l’amour du Christ.

 

Ces premiers outils de l'art spirituel sont compris entre le rappel du double commandement de l'amour qui résume tout et l'injonction de ne rien préférer à l'amour du Christ, grâce auquel la mise en oeuvre du commandement de l'amour est rendue possible. Entre ces deux termes, il y a le rappel des commandements et l'invitation à quitter l'enfermement sur soi pour suivre le Christ et le retrouver dans ceux qui sont pauvres, nus, malades, etc. Cela demande un entraînement, un allégement pour se rendre disponible.

17 septembre, ch. 3 L'appel des frères en conseil (suite)

Que tous suivent donc en tout cette maîtresse qu’est la règle, et que personne n’ait la témérité de s’en écarter. Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre cœur ; que personne non plus n’ait la présomption de contester son abbé effrontément ou hors du monastère. Si quelqu’un ose se le permettre, qu’il soit soumis à la discipline régulière. Néanmoins, l’abbé doit faire toutes choses dans la crainte de Dieu et conformément à la règle, sachant que, sans aucun doute, il devra rendre compte de toutes ses décisions à Dieu, ce juge souverainement équitable. Quant aux affaires moins importantes, d’usage dans le monastère, l’abbé prendra conseil des anciens seulement, selon qu’il est écrit : Fais tout avec conseil, et après l’avoir fait, tu n’auras pas de regret.

Il est intéressant de voir comment la Règle joue le rôle d'une médiation, aussi bien du côté des moines que du côté de l'autorité. C'est une maîtresse de vie à laquelle les uns et l'autre se réfère comme une feuille de route commune. Ils ne veulent pas se fier uniquement à leur subjectivité.

Ceux qui n'ont pas autorité veilleront à ne pas mettre en cause trop vite, par simple affront ceux qui en son investis et ceux ceux-ci veilleront à prendre des décisions en rapport avec la règle commune de manière juste. Quoi qu'il en soit  des situations et des décisions, tout devra se faire avec conseil, car même si cela coûte de faire ce détour, au final, on en ressort toujours content.

Ch 3, L’appel des frères en conseil

Toutes les fois qu’il y aura dans le monastère des affaires importantes à traiter, l’abbé convoquera toute la communauté, puis il exposera lui-même ce dont il s’agit. Après qu’il aura entendu l’avis des frères, il examinera la chose en privé et fera ensuite ce qu’il aura jugé le plus utile. Si nous avons dit que tous doivent être appelés au conseil, c’est que souvent le Seigneur révèle à un plus jeune ce qu’il y a de mieux à faire. Les frères donneront leur avis en toute humilité et soumission. Ainsi, ils n’auront pas la présomption de soutenir avec arrogance leur manière de voir ; il dépendra de l’abbé de décider selon ce qu’il jugera meilleur, et tous se soumettront à sa décision. Mais de même qu’il convient aux disciples d’obéir au maître, il faut aussi que le maître dispose tout avec prévoyance et équité.

 

Magnifique équilibre ! Coordonner la dimension verticale et horizontale de l'existence est de la première importance. Ne rien traiter de grave sans l'avis de tous avec ensuite la nécessité d'assumer ses responsabilités. Pourquoi y a-t-il tant de résistance à consulter de manière habituelle. Les compétences, les éclairages des uns et des autres peuvent aider souvent à prendre une décision beaucoup plus intéressante que simplement l'intelligence ou le charisme d'un seul qui impose son autorité de l'extérieur. Mais si l'on consulte le groupe, alors il faut que chacun joue le jeu de la prise de parole bien située sans arrogonce ou enfermement dans son propre avis. Et une fois la décision prise, même si on est pas d'accord avec elle, on la met en oeuvre honnêtement. La mention de ne pas oublier de consulter les jeunes est particulièrement remarquable, car ils apportent souvent un éclairage inattendu qui renouvelle le paysage et permet d'avancer dans le bon sens.

Ch 2, Les qualités que doit avoir l'abbé (suite)

Avant tout, qu’il se garde de négliger ou de compter pour peu de chose le salut des âmes qui lui sont confiées, sans donner plus de soins aux choses passagères, terrestres et caduques. Qu’il considère toujours que ce sont des âmes qu’il a reçues à conduire et dont il devra rendre compte. Qu’il ne prétexte pas l’insuffisance des ressources du monastère, se souvenant qu’il est écrit : "Cherchez d’abord le règne de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît " ; et encore : "Rien ne manque à ceux qui le craignent."

La tentation est grande pour chacun d'entre nous d'organiser ses activités et celles des autres en administrateur efficace. Ce ne serait qu'une question d'organisation extérieure et il pourrait même y avoir une certaine délectation à s'occuper ainsi des choses passagères qui finalement ne nous résisteraient pas beaucoup. Mais cela ne mène pas à grand chose. Nous sommes appelés à traiter toute chose par l'intérieur, spécialement dans les relations humaines. L'âme dont il est question est cette énimation intérieure qui nous fait vivre et à partir de laquelle les choix concrets s'opèrent. Donc être d'abord attentif en priorité à cette dimension pour entrer vraiment dans la dynamique du Royaume des cieux et non de l'organisation d'une institution auto-centrée qui serait contente de son bon fonctionnement ! Oui, cherchons d'abord le royaume des cieux et tout le reste nous sera donné par surcroît.

La gratuité de l'animation intérieure, moteur de vie

Ch. 2, Les qualités que doit avoir l'abbé (suite)

L’abbé doit sans cesse se souvenir de ce qu’il est, se souvenir du nom qu’il porte, et savoir qu’il est plus exigé de celui à qui il est confié davantage. Qu’il sache aussi combien est difficile et ardue la charge qu’il a reçue de conduire les âmes, et de s’accommoder aux exigences de tels caractères : pour un des douceurs, pour un autre des réprimandes, pour un autre encore de la persuasion. Il doit donc se conformer et s’adapter à tous selon les dispositions et l’intelligence de chacun, afin que non seulement il préserve de tout dommage le troupeau qui lui est confié, mais qu’il se réjouisse de l’accroissement de son bon troupeau.

 

"S'accomoder aux exigences de tous les caractères." C'est une attention de tous les instants. Il ne s'agit pas simplement de réagir selon ses instincts et d'être dépendant  de son propre tempérament, de sa propre culture, mais au contraire de se rendre libre de soi-même pour pouvoir vraiment à l'écoute des autres, dans leur plus grande variété. Ainsi, il est possible de développer ce que chacun a de meilleur par un simple petit encouragement, ou une réprimande à bon escient ou bien un débat un peu plus long et bien d'autres dispositions encore selon les modes de compréhension de chacun. Infinie plongée dans le mystère d'humanité pour faire grandir les individus dans la perspective d'un bien commun partagé dans la joie. C'est un difficile équilibre que rend de moins en moins facile le contexte culturel dans lequel nous vivons mais, qui de ce fait, devient d'autant plus un témoignage d'espérance.

Ch 2, Des qualités que doit avoir l'abbé (suite)

Dans sa manière d’enseigner, l’abbé doit toujours observer la forme donnée par l’Apôtre en ces termes : Reprends, supplie, menace , c’est-à-dire qu’il doit varier sa manière d’agir selon les moments et les circonstances, joignant les douceurs aux menaces, montrant tantôt la sévérité d’un maître, et tantôt la tendresse d’un père. Ainsi, il lui faudra reprendre plus durement ceux qui sont indisciplinés et turbulents, tandis qu’il lui suffira d’exhorter à faire de nouveaux progrès ceux qui sont obéissants, doux et patients. Quant à ceux qui sont négligents ou dédaigneux, nous l’avertissons de les réprimander et de les corriger. Qu’il ne ferme pas les yeux sur les fautes des délinquants ; mais qu’il s’applique, autant qu’il le pourra, à les retrancher jusqu’à la racine, dès qu’elles commencent à paraître, se souvenant du danger auquel s’exposa Héli, le grand-prêtre de Silo. Ceux qui ont l’âme plus délicate et qui savent comprendre les choses, il suffira qu’il les reprenne par des paroles au moyen d’un ou deux avertissements ; mais ceux qui sont mauvais et durs de cœur, arrogants et désobéissants, il les réprimera par des coups de bâton et autres punitions corporelles, dès qu’ils commencent à mal faire, sachant qu’il est écrit : L’insensé ne se corrige pas par des paroles  ; et encore : Frappe du bâton ton fils , et tu délivreras son âme de la mort.

 

Ce paragraphe montre bien que dans les monastères (même à l'époque de saint Benoît) les communautés sont comme un condensé de société où l'on retrouve les mêmes ingrédients que partout ailleurs.

Face à une telle situation "où tout peut arriver et où tout arrive" selon le célèbre adage, saint Benoît demande de faire preuve d'imagination pour adapter les interventions aux tempéraments et aux implications de chacun : douceur, tendresse, fermeté, sévérité et même intervention musclée. Faire preuve d'imagination, ou plutôt se laisser inspirer en paroles et en actes pour toucher le coeur de chacun avec qu'il adapte sa vie à l'appel de Dieu pour que s'accomplisse toute justice selon sa volonté d'amour. Il y a là une grande exigence de disponibilité intérieure à laquelle il ne faudrait jamais faillir. Encore une fois cette disposition vaut pour tout le monde et pas simplement pour l'abbé d'un monastère.

Ch 2 - Les qualités que doit avoir l'abbé (suite)

 

Que l’abbé ne fasse de distinction en faveur de personne dans le monastère. Que l’un ne soit pas plus aimé que l’autre, si ce n’est celui qu’il aura trouvé meilleur dans les bonnes œuvres et l’obéissance. Que l’homme libre ne soit pas préféré à celui qui sera venu de l’esclavage, à moins qu’il n’y ait à cela un autre motif raisonnable. Que si, pour un juste motif, il semble à l’abbé qu’il doive faire cette distinction, qu’il en use ainsi à l’égard de chacun, sans considérer le rang social : sinon, que chacun garde sa place. Car tous, l’esclave comme l’homme libre, nous sommes un dans le Christ , et nous livrons le même combat au service d’un seul Seigneur. En effet, auprès de Dieu il n’y a de partialité envers personne. La seule chose qui nous distingue à ses yeux, c’est le fait d’être préférables aux autres dans les bonnes œuvres et dans l’humilité. Que l’abbé ait donc une égale charité pour tous ; qu’il n’y ait pour tous qu’une même discipline, appliquée selon les mérites de chacun.

 

Ce petit paragraphe est une clé pour une vie commune harmonieuse. La tentation est grande de juger selon les apparences du monde. Un tel est d'un bon milieu social, tel autre n'a rien à dire tellement sa culture est élémentaire, tel encore a fait une grande Ecole ou bien un autre a publié d'excellents livres spirituels ou savants. Ces distinctions entre les personnes et tant d'autres encore relèvent  d'un regard trop extérieur. Comme fils et filles de Dieu, nous sommes tous dotés du même mystère intérieur et c'est cela qui importe. Lorsqu'on est en responsabilité en particulier, il est essentiel d'entrer en relation avec autrui sur la base de cet échange mystérieux. A ce niveau, il n'y a pas d'inégalité, tous sont égaux en dignité. Et s'il y a des relations qui vont plus loin, elles se nourrirons à la capacité de se rendre disponible, humblement, à ce mystère profond qui nous habite tous et transforme nos vies. Alors quelle belle communauté humaine nous pourrons former !

Ch 2 – Les qualités que doit avoir l’abbé (suite) 

PAR CONSÉQUENT, celui qui a reçu le nom d’abbé doit, par son enseignement, diriger ses disciples de deux manières , en montrant tout ce qui est bon et sain, plus par ses actes que ses paroles. Par ses paroles, il proposera les commandements du Seigneur aux disciples capables. Par ses actes, il montrera les préceptes divins aux frères plus simples ou durs de coeur. Autrement dit, ce qu’il aura enseigné à ses disciples être nuisible, il signifiera par ses actes qu’il ne faut pas le faire, afin que, prêchant aux autres, il ne soit pas lui-même passible de reproche, et que Dieu ne lui dise alors, à lui qui est en faute : "Que viens-tu réciter mes lois et qu’as-tu mon alliance à la bouche ? toi qui détestes la règle et rejettes mes paroles derrière toi", et : "toi qui voyais le fétu dans l’oeil de ton frère, sans voir la poutre dans le tien."

Il y a là une règle de vie très prioritaire : si l'on veut avoir quelque crédibilité, l'accord entre paroles et actes est nécessaire. Et déjà, on peut dire que les paroles aussi bien que les actes sont tous deux nécessaires. Des gens qui ne font que parler n'ont pas autant d'impacter que ceux qui agissent aussi. Et ceux qui ne font qu'agir peuvent ne pas remplir leur ministère prophétique d'annonce de l'Evangile. 

Ce passage de la Règle fait écho à la demande de Benoît de savoir écouter et de mettre en oeuvre. Chacun de nous est là pour aider à écouter et pour aider à mettre en oeuvre. Pour cela les paroles et les actes sont requis. Lorsqu'on est en responsabilité, cela s'impose d'autant plus.

Par pure coïncidence, la finale de ce paragraphe emprunte à l'Evangile d'aujourd'hui au sujet de la poutre qui encombre notre oeil et que l'on ne voit pas. Demandons la lumière sur nos paroles et nos actes et ne cessons jamais de nous encourager à courir vers le but.

10 septembre, Ch 2,

Les qualités que doit avoir l’abbé

 

L’abbé jugé digne d’être à la tête d’un monastère doit se rappeler sans cesse comment on l’appelle, et porter par ses actes le nom de supérieur. En effet, il est considéré comme tenant dans le monastère la place du Christ, puisqu’il est appelé d’un nom employé pour désigner le Seigneur, selon ces paroles de l’Apôtre : Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs ; et c’est en lui que nous crions : Abba !, c’est-à-dire Père. C’est pourquoi l’abbé ne doit rien enseigner, rien établir ou commander qui ne soit conforme aux préceptes du Seigneur ; mais ses ordres et son enseignement doivent se répandre dans les esprits de ses disciples comme un levain de justice divine. L’abbé doit se souvenir constamment qu’au redoutable jugement de Dieu il devra rendre compte de ces deux points : son enseignement et l’obéissance de ses disciples. Et qu’il sache bien qu’il sera imputé au pasteur, comme faute, tout ce que le Père de famille pourra trouver de mécompte dans ses brebis. Dans le cas où il s’agirait d’un troupeau turbulent et indocile, du moment qu’il lui aura consacré toute sa sollicitude de pasteur, s’appliquant à guérir leurs maladies spirituelles ; alors — mais alors seulement — il sera absous au jugement du Seigneur et pourra lui dire avec le prophète  : Je n’ai pas caché ta justice dans mon cœur, j’ai annoncé ta vérité et ton salut ; mais ils n’en ont fait aucun cas et ils m’ont méprisé. Et alors les brebis qui ont résisté à ses soins auront pour punition la mort même, qui aura finalement raison d’elles.

 

Ce qui est dit de l'abbé s'applique à toute personne qui occupe un poste de responsabilité à l'égard d'autres personnes. Mais plus largement on peut dire aussi que cela concerne tout un chacun. Il y a dans ce chapitre de la Règle comme un art de vivre dans la conscience de ce qui est en jeu. Tout d'abord, vivre en référence au Christ dont nous sommes membres et qui vit à travers nous au bénéfice de tous. Ne pas vivre à partir de soi, mais à partir de lui qui s'est manifesté comme chemin, vérité et vie. Ne rien faire, ne rien dire qui ne soit pas en accord avec lui et ce qu'il nous a transmis. Comme le disait saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi." Comme le Christ, prendre souci de toute la communauté humaine, comme le berger prend soin des brebis de son troupeau jusqu'à veiller à n'en perdre aucune. Nous réaliserons d'autant mieux cet impossible projet (à vues humaines) que nous laisserons le Christ vivre en nous. Imaginons cela dans la famille, dans l'entreprise, dans les associations et en tout lieu. En se rappelant que le véritable enjeu n'est pas simplement la réalité immédiate mais l'accomplissement de toute justice, dès aujourd'hui et au-delà de cette vie présente. Avoir le courage d'en être témoin pour que la vie l'emporte et non l'enfermement de la mort.

9 septembre, ch 1, Des diverses espèces de moines

La troisième espèce de moines, vraiment détestable, est celle des Sarabaïtes. Ils ne sont astreints à aucune règle, l’expérience seule est leur maîtresse, mais au lieu d’en être purifiés comme l’or dans la fournaise, ils en sont plutôt amollis comme le plomb. Ils témoignent par leurs œuvres de leur foi mondaine et mentent à Dieu par leur tonsure. On les voit se renfermer sans pasteur deux ou trois ensemble, ou même seuls, dans leur propre bergerie et non dans celle du Seigneur. Ils n’ont d’autre loi que la satisfaction de leurs désirs ; tout ce qu’ils pensent ou préfèrent, ils le tiennent pour saint, et ce dont ils ne veulent pas, ils le regardent comme illicite.

La quatrième espèce de moines est celle des Gyrovagues. Ils passent toute leur vie à courir de pays en pays, restant trois ou quatre jours comme hôtes dans les demeures des uns et des autres ; sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et des plaisirs de la bouche, enfin, pires en tout que les Sarabaïtes.

Leur manière de vivre à tous est des plus misérables, mieux vaut se taire que d’en parler. Laissons-les donc et occupons-nous, avec l’aide du Seigneur, à régler ce qui concerne la plus forte espèce de moines, celle des Cénobites.

 

En décrivant des pratiques désordonnées, saint Benoît veut encourager au contraire ce qu'il estime plus juste pour un disciple de l'Evangile. Tout d'abord, il redit le rôle important d'une Règle. Ne pas se laisser guider par ses seuls instincts ou la simple satisfaction de nos désirs avec une subjectivité extrêmement majorée. Mais, au contraire, vivre dans le rapport à une référence commune, une règle qui coordonne les énergies du groupe et renvoie au Désir fondamental à partager avec les autres. L'absolutisation de l'expérience subjective ne peut permettre d'avancer positivement, elle enferme en soi-même et finit par se permettre sans produire de fruits.

De même l'instabilité dans le propos. Organiser sa vie en profitant des autres, sans jamais se sentir en dette à leur égard, voilà qui est pire encore. Ceux que saint Benoît appelle les gyrovagues portent bien leur nom, ils se laissent guider par leurs passions élémentaires, depuis le rapport à la nourriture jusqu'à la surestime de soi, en passant par bien d'autres stades, sans jamais vouloir approfondir quoi que ce soit, mais totalement prisonniers du monde qui passe avec l'objectif de le tirer au maximum vers soi. 

Il y a toujours en chacun de nous une tentation de sarabaïsme et de gyrovagie : combattons les et focalisons notre attention sur le développement commun d'une vie reçue de Dieu en laquelle nous n'avons jamais fini d'entrer.

8 septembre, 1. Les diverses espèces de moines

Il est manifeste qu’il y a quatre espèces de moines.

La première est celle des Cénobites, c’est-à-dire de ceux qui vivent dans un monastère, et combattent sous une règle et un abbé.

La deuxième espèce est celle des Anachorètes ou Ermites. Ceux-ci n’en sont plus, dans la vie religieuse, à la ferveur du début : l’épreuve prolongée du monastère, jointe aux leçons et au soutien d’un grand nombre, leur a appris à lutter contre le diable. Bien exercés, ils sortent des rangs de leurs frères pour se livrer au combat singulier du désert, et assurés de pouvoir désormais se passer de l’assistance d’autrui, ils sont en état, avec l’aide de Dieu, de soutenir par leur seule main et leur seul bras la lutte contre les vices de la chair et des pensées.

 

En décrivant les différentes catégories de moines, saint Benoît met en valeur les qualités d'un disciple du Christ ou mais en garde contre les travers qui pourraient se manifester sur un tel chemin.

Les cénobites, ceux qui, littéralement, mènent la vie en commun (koinos bios) représentent la majorité des humains. Car nous avons tous vocation à vivre ensemble et c'est d'ailleurs l'un des grands défis de notre temps, face à une revendication individuelle de plus en plus forte. Comment bien vivre ensemble : c'est ce à quoi nous introduit la Règle. Aujourd'hui, deux caractéristiques du vivre ensemble, sont mis en valeur par saint Benoît : vivre sous une règle et un abbé. Pour ceux qui le veulent la Règle de saint Benoît peut être une bonne référence, qu'ils soient moines ou non. Quant à l'abbé, il est bon pour chacun de pouvoir se référer à une "autorité" qui permette une interprétation de la règle pour une mise en oeuvre vivante et éclairée. Nous avons à réfléchir sur ce rapport à une règle et à un référent qui a autorité. Qu'en est-il sur ce point pour chacun de nous ?

En décrivant la vie des ermites, ceux qui peuvent vivre davantage dans le seul à seul avec Dieu, saint Benoît insiste sur l'importance du combat contre tout ce qui nous éloigne de Dieu. Pas question de mener une vie de retrait, si nous n'avons pas passé beaucoup de temps et d'énergie à laisser agir en nous l'Esprit de Dieu pour que triomphe la charité en tout point. Entrer dans cette soliude, c'est pénétrer dans une communion plus intime avec Dieu tout en continuant à être confronté aux nombreuses tentations qui viennent se mettre en travers du chemin. La solitude ne peut être seulement un refuge, c'est un investissmement de soi jusqu'au dépouillement pour vivre jusqu'au bout le mystère pascal du Christ pour le bien de l'humanité. 

7 septembre, Prologue

Nous allons donc constituer une école où l’on apprenne le service du Seigneur. Dans cette institution, nous espérons ne rien établir de rude ni de trop pénible. Si pourtant, guidé par un motif d’équité, nous allons jusqu’à imposer un peu de rigueur, pour corriger les vices et conserver la charité, garde-toi de fuir aussitôt — pris de terreur — la voie du salut, dont l’entrée, au début, est nécessairement étroite. En effet, à mesure que l’on avance dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate et l’on se met à courir dans la voie des commandements de Dieu avec une ineffable douceur d’amour. Ainsi donc, ne nous écartant jamais de son enseignement, et persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu’à la mort, participons par la patience aux souffrances du Christ, afin de mériter d’avoir part également à son règne. Amen.

 

Le monastère est conçu comme un lieu d'apprentissage, d'exercice du service dans la perspective de l'Evangile où l'on reconnaît le Christ comme le Serviteur par excellence et jusque dans la réalité de sa mort en vue d'une vie nouvelle.

Apprendre toute sa vie à faire en sorte que l'amour soit premier.

C'est vrai que pour cela, il faut un peu d'entraînement et de rigueur. C'est normalement, ce que peut offrir le monastère pour poursuivre le propos, mais c'est toujours au service d'une progression dans l'amour. Sinon ce ne sont que des disciplines extérieures vides de sens.

Ca peut faire peur au début, mais franchement, au fur et à mesure de l'avancée, on sent le bonheur que ça donne et on a envie de courir de plus en plus vite sur le chemin du commandement de l'amour avec un coeur de plus en plus ouvert.

6 septembre, Prologue

Mes frères, lorsque nous avons interrogé le Seigneur sur celui qui habitera dans sa demeure, nous avons entendu ce qu’il faut faire pour y habiter. Puissions-nous donc accomplir ce qui est exigé de cet habitant ! Par conséquent, il nous faut préparer nos cœurs et nos corps à combattre sous la sainte obéissance à ses commandements. Quant à ce qui en nous paraîtrait impossible à notre nature, prions le Seigneur qu’il veuille nous prêter le secours de sa grâce. Et si pour échapper aux peines de l’enfer nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore, que nous sommes en ce corps et que nous pouvons, à la lumière de cette vie, accomplir toutes ces choses, alors il nous faut courir et agir dès maintenant au profit de l’éternité.

 

 

Encore une fois, écouter, obéir, mettre en oeuvre.

Mobiliser le coeur profond et laisser vivre dans nos corps, dans nos comportements extérieurs, l'obéissace aux commandements de l'amour.

Prier pour que notre moteur soit la grâce de Dieu et non nous-mêmes par nous-mêmes. 

Et alors, courons, courons vite, le coeur dilaté, durant cette courte vie pour accomplir tout cela afin de se disposer dès maintenant et pour toujours à vivre la vraie vie.

5 septembre, Prologue

De même, le Seigneur dit dans l’Évangile : "Celui qui écoute mes paroles que voici et les met en pratique, je le comparerai à l’homme sage qui a bâti sa maison sur le roc. Les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison ; et elle n’est pas tombée, parce qu’elle était fondée sur le roc." Finalement, le Seigneur attend de jour en jour que nous répondions par des actes à ses saints avertissements. C’est pour l’amendement de nos fautes que les jours de cette vie nous sont prolongés comme une trêve, selon la parole de l’Apôtre : "Ignores-tu que la patience de Dieu t’entraîne à la pénitence ?" Car le Seigneur miséricordieux le déclare : "Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive."

Le fait d'écouter attentivement la Parole de Dieu ne suffit pas, cela nous entraîne à la mettre en pratique. Si vraiment on écoute et que l'on essaie honnêtement de vivre la Parole, alors notre vie repose sur une assise solide. Les fleuves ont beau déborder et les vents souffler, rien n'arrive à faire tomber les assises intérieures de notre être. Nous sommes fondés. C'est sans doute là le point d'attention le plus important de notre vie : sommes-nous fondés ou non ? Pour cela il est important de se convertir, c'est à dire de passer de l'attention aux choses extérieures au roc intérieur, afin de construire notre demeure à partir de lui. C'est vraiment cela qui peut nous permettre de vivre vraiment.

4 septembre, Prologue

Si nous voulons habiter sa demeure, il nous faut y courir par les bonnes œuvres, sans lesquelles on n’y parvient pas. Interrogeons toutefois le Seigneur avec le Prophète, en lui disant : Seigneur, qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? Après cette demande, mes frères, écoutons le Seigneur qui répond et nous indique la voie qui conduit à cette demeure, en disant : C’est celui qui marche sans tache et pratique la justice ; celui qui dit la vérité du fond de son cœur, qui n’a pas usé sa langue à la tromperie, qui n’a pas fait de mal à son prochain, ni accueilli des discours injurieux contre lui. C’est celui qui repousse le malin conseil du diable et ses suggestions loin des regards de son cœur, les réduit à rien, saisit les premiers rejetons de la pensée diabolique et les brise contre le Christ. Ce sont ceux qui, craignant le Seigneur, ne s’exaltent pas de leur bonne observance, et persuadés que ce qu’ils ont de bien ne vient pas d’eux-mêmes mais du Seigneur, glorifient son œuvre en eux et disent avec le Prophète : Non pas à nous Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire. De même aussi, l’Apôtre Paul ne s’est rien attribué à lui-même du succès de sa prédication, mais a dit : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis  ; et encore : Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur.

 

La foi et une conduite juste : c'est cela qui permet de partager la vie du Royaume de Dieu. La foi, pour être disponible au don de Dieu dans la confiance. Quant à la conduite juste, elle est comme une conséquence "naturelle" de la foi. Si nous nous attribuons à nous-même le mérite d'un comportement juste, nous n'irons pas très loin, la chute sera d'autant plus rude que nous nous serons élevés très haut à la force du poignet. Mais si nous accueillons le don de Dieu dans la foi et le laissons vivre en nous sans nous en considérer comme les auteurs et les propriétaires, alors tout peut se déployer harmonieusement et notre vie peut devenir de plus en plus juste.

3 septembre, Prologue

Et le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la multitude du peuple auquel il fait entendre ce cri, dit encore : Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? Que si, à cette parole, tu réponds : C’est moi ! , Dieu te dit alors : Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles trompeuses ; détourne-toi du mal et agis bien ; cherche la paix et poursuis-la. Et lorsque vous aurez fait ces choses, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous m’invoquiez, je dirai : Me voici. Quoi de plus doux pour nous, mes très chers frères, que cette voix du Seigneur qui nous invite ? Voici que, dans sa bonté, le Seigneur nous montre le chemin de la vie.

Le Seigneur se présente à nous comme celui qui nous appelle, qui nous cherche. Il a besoin de nous comme ses ouvriers. Et pour nous appeler, il ne dit : "Venez, j'ai du travail pour vous !", il dit : "Quel est celui qui veut la vie et désire des jours heureux." C'est à partir de cette proposition de vie et de "bonheur" que le travail va pouvoir s'opérer. Travail en rapport avec le commandement de l'amour en paroles et en actes, jusqu'à poursuivre la paix, la chercher sans cesse.

Alors nous aurons avec celui qui nous a invités une relation avec les yeux ouverts et les oreilles attentives de part et d'autres. Et il nous dira : "Me voici, je suis là". Comment imaginer quoi que ce soit de plus doux que cette voix qui nous appelle vers la vie plénière. N'y resistons pas.

2 septembre, Prologue II

Levons-nous donc enfin à cette exhortation de l’Écriture qui nous dit : L’heure est venue de sortir de votre sommeil. Les yeux ouverts à la lumière divine et les oreilles attentives, écoutons l’avertissement que nous adresse chaque jour cette voix de Dieu qui nous crie : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez vos cœurs !  ; et encore : Qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises ! Et que dit-il ? Venez, mes fils, écoutez-moi : je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Courez, pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent. Et le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la multitude du peuple auquel il fait entendre ce cri, dit encore : Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? Que si, à cette parole, tu réponds : C’est moi ! , Dieu te dit alors : Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles trompeuses ; détourne-toi du mal et agis bien ; cherche la paix et poursuis-la. Et lorsque vous aurez fait ces choses, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous m’invoquiez, je dirai : Me voici. Quoi de plus doux pour nous, mes très chers frères, que cette voix du Seigneur qui nous invite ? Voici que, dans sa bonté, le Seigneur nous montre le chemin de la vie. Nos reins ceints de la foi et de l’observance des bonnes œuvres, sous la conduite de l’Évangile, marchons donc dans ses sentiers, afin de mériter de voir celui qui nous a appelés à son règne. Si nous voulons habiter sa demeure, il nous faut y courir par les bonnes œuvres, sans lesquelles on n’y parvient pas.

Nouvel appel à l'attention des oreilles, comme aussi des yeux et même d'un sixième sens caché dans le coeur. Attention à ne pas fermer son coeur pour accueillir la lumière qui divinise et la parole qui réveille.

Mais nouvel aussi à tirer les conséquences de cet accueil vivifiant : il s'agit de mettre en oeuvre ce qui a été entendu. C'est là le chemin de la vie.

Le coeur disponible, les reins ceints (c'est à dire le siège de la vitalité en nous) pour qu'ils nous connecte sans cesse avec la source de la vie, nous pourrons marcher sous la conduite de l'Evangile et voir celui qui nous donne à partager le Royaume.

Heureux sommes-nous !

1er septembre, Prologue

Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et prête l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’enseignement d’un père plein de tendresse et mets-le en pratique, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc s’adresse maintenant ma parole, qui que tu sois, qui renonces à tes propres volontés, et pour combattre sous le vrai Roi, le Seigneur Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance.

D’abord, en tout bien que tu entreprennes, demande-lui par une très instante prière qu’il le mène à bonne fin. Ainsi, lui qui a daigné nous compter parmi ses fils n’aura pas un jour à s’attrister de nos mauvaises actions. Il nous faut, en effet, lui obéir en tout temps, à l’aide des biens qu’il a mis en nous, afin que non seulement, tel un père offensé, celui-ci n’ait pas à déshériter un jour ses enfants, mais encore qu’en maître redoutable, irrité par nos méfaits, il n’ait pas à nous livrer à la peine éternelle, comme de très mauvais serviteurs qui n’auraient pas voulu le suivre jusqu’à la gloire.

 

Nous avons là la mise en pratique concrète de ce que l'Evangile n'arrête pas de nous indiquer comme une déprise de l'illusion de nous-même.

1. Mettre l'écoute au principe de notre vie. Pratiquer l'écoute à temps et à contre-temps, contrairement à notre réflexe ordinaire de couper la parole à autrui et de l'emporter sur lui par nos raisonnements et nos déductions.

2. Aller jusqu'à une écoute plus profonde, celle du coeur, c'est à dire, ce lieu source en nous d'où émerge la vie de Dieu. Cette écoute du coeur nécessite un profond silence, une profonde attention pour vivre comme un retournement, une conversion. Ce n'est plus à nous-même que nous obéissons, mais à une conscience profonde qui vient de plus loin que nous.

3. D'où l'importance d'assoir tout cela dans la prière. Ne rien vivre sans la base d'une prière qui nous mette sous le régime du don de Dieu reçu en permanence. Sinon, nous serons livrés à nous-mêmes et nous serons sûrs de nous égarer.

Soyons attentifs dans notre journée, à la qualité de notre écoute dans les relations, approfondies par réception intime de la Parole de Dieu et par la prière.

31 août, Toute la pratique de la justice n’est pas contenue dans cette règle

Nous avons écrit cette règle, afin qu’en l’observant dans les monastères il paraisse que nous avons quelque honnêteté de mœurs, ou du moins un commencement de vie religieuse. Au reste, pour celui qui hâte sa marche vers la perfection de la vie monastique, il y a les enseignements des saints Pères, dont l’observation conduit l’homme au sommet de l’idéal religieux. Quelle est en effet la page, quelle est la parole d’autorité divine dans le Premier et le Nouveau Testament, qui ne soit une règle très sûre pour la conduite de l’homme ? Ou encore, quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous enseigne hautement le droit chemin pour parvenir à notre Créateur ? En outre, les Conférences des Pères, leurs Institutions et leur Vies, comme aussi la règle de notre père saint Basile, que sont-elles autre chose, sinon l’exemplaire de moines qui vivent et obéissent comme il faut, et les documents authentiques des vertus ? Pour nous autres, relâchés, mal vivants, remplis de négligence, il y a là matière à rougir de confusion. Qui que tu sois donc qui hâtes ta marche vers la patrie céleste, accomplis d’abord, avec l’aide du Christ, cette faible ébauche de règle que nous avons tracée ; puis enfin, tu parviendras, sous la protection de Dieu, à ces hauteurs plus sublimes de doctrine et de vertus, dont nous venons d’évoquer le souvenir. Amen.

On ne peut pas imaginer plus modeste conclusion d'une oeuvre aussi remarquable que celle de saint Benoît. 

Une règle pour des gens qui veulent faire preuve de quelque honnêteté de vie, un commencement de conversion.

Pour le reste, saint Benoît renvoie à la Parole de Dieu et à d'autres auteurs qui parlent des sommets de la foi, comme saint Basile, Cassien et bien d'autres dans lesquels il vaut la peine de se plonger.

Mais il faut commencer par mettre en oeuvre cette ébauche de règle, très proche des réalités quotidiennes et dans la foulée, on pourra parvenir à la finalité sublime du Royaume.

Partageons la modestie de Benoît, et n'arrêtons pas de commencer notre conversion au jour le jour.

29 août, Ch 71

Que les frères s’obéissent mutuellement

 

Ce n’est pas seulement à l’abbé que tous doivent rendre le bien de l’obéissance : il faut encore que les frères s’obéissent les uns aux autres, sachant que c’est par cette voie de l’obéissance qu’ils iront à Dieu. Mettant donc au-dessus de tout les ordres de l’abbé et des officiers qu’il a établis, auxquels ordres nous ne permettons pas de préférer ceux des particuliers, tous les jeunes obéiront pour le reste à leurs anciens, en toute charité et empressement. S’il se rencontre quelqu’un qui ait l’esprit de contention, il sera châtié. Lorsqu’un frère est repris par l’abbé ou quelqu’un des supérieurs, quand ce serait pour une cause même légère, en n’importe quelle manière, s’il s’aperçoit que l’esprit de ce supérieur quel qu’il soit est irrité contre lui, ou ému même légèrement, aussitôt et sans délai il se prosternera par terre à ses pieds pour faire satisfaction et demeurera ainsi jusqu’à ce que la bénédiction lui ait fait connaître que l’émotion est calmée. Si quelqu’un, par mépris, refuse d’en agir ainsi, il subira une punition corporelle, et s’il demeure opiniâtre, on le chassera du monastère.

 

Qu'est-ce qui est en jeu ici : il s'agit de comprendre que l'obéissance n'est pas simplement une discipline fonctionnelle mais une écoute attentive qui puisse permettre une relation vraie. Dans cette mesure, l'obéissance n'est pas du simplement à ceux qui, par fonction, ont des autres à donner, mais c'est une attidude de disponibilité générale à l'égard de tous.

S'il y a des désaccords, il est bon de ne pas les régler sous l'emprise de l'émotion épidermique mais de se mettre en position de non-revendication en reconnaissant la part de responsabilité qui est la mienne dans le désaccord et en en demandant pardon. Ainsi le dialogue peut reprendre à peu de frais. Sinon, lorsque les choses s'enveniment, on s'enferme dans une relation impossible qui se crispe de plus en plus et qui rend malheureux. Pour qu'il y ait vraie relation, il faut être conscient de la part qui est la mienne en positif et en négatif : reconnaître le négatif pour qu'il soit évacuer et choisir le positif pour avancer. C'est un long travail de dépossession de ses ambitions illusoires pour céder la place à la promesse de la vraie vie.

D'une certaine manière, obéir dans l'attention du coeur, c'est aimer.

28 août, Ch 70

Que nul ne se permette de frapper à tout propos

 

On doit prohiber dans le monastère tout sujet de présomption ; pour cela, nous statuons qu’il ne sera permis à personne d’excommunier, ni de frapper quelqu’un de ses frères, à moins qu’il n’en ait reçu pouvoir de l’abbé. Ceux qui commettent une faute seront repris devant tout le monde, afin que les autres en conçoivent de la crainte. Quant aux enfants, jusqu’à l’âge de quinze ans, ils seront maintenus dans la discipline et sous la garde de tous ; mais cela même s’exercera en toute mesure et intelligence. Si quelqu’un se permettait quoi que ce soit, sans l’ordre de l’abbé, contre ceux qui sont plus âgés, ou de châtier même les enfants sans discrétion, il sera soumis à la discipline régulière ; car il est écrit : "Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui."

 

Là encore, pris à la lettre, ce chapitre peut nous sembler étrange. Que sont donc ces moines qui éprouveraient le besoin de frapper un autre dans le monastère. En fait, Benoît est bien conscient de toutes les logiques qui se déploient dans les groupes humains. Lorsque quelqu'un fait une faute qui nous atteint directement, le réflexe ordinaire est de se défendre, éventuellement de se venger ou, en tout cas, de régler la question en direct. Surtout si cela concerne des plus jeunes pris "la main dans le sac". Mais saint Benoît invite à ne pas agir ainsi, il veut une régulation communautaire. Cela permet plus de recul et plus de justice. Il veut ainsi protéger les plus faibles et permettre que tous restent en paix même confrontés aux difficultés de la vie en commun. C'est une vraie sagesse.

27 août, ch 69.

Que nul dans le monastère ne se permette d’en défendre un autre

 

Il faut prendre garde que personne dans le monastère ne se permette, en quelque occasion que ce soit, de prendre la défense d’un autre moine et de lui servir comme de protecteur, et cela, quel que soit le lien de parenté qui les unisse. Les moines ne se le permettront d’aucune manière, car il peut en résulter une très grave occasion de scandale. Si quelqu’un transgresse cette défense, on le punira très sévèrement.

Ce conseil de saint Benoît peut paraître surprenant car bien souvent, pour une cause de justice, dans la vie ordinaire, on attend de certains amis qu'ils prennent notre défense. En fait, ce que vise Benoît, c'est la partialité. Une personne est attachée à une autre et par solidarité, par passion parfois, elle veut absolument prendre son parti, et malheureusement il arrive que ce soit au détriment de l'objectivation de la situation. Si bien que la régulation devient impossible.

Saint Benoît souhaite que ce ne soit pas les mouvements naturels qui prennent le pas dans la vie de communauté, mais le lien de communion, de fraternité, selon le Christ. Pour cela, il y a lieu de se présenter ensemble devant Dieu et de passer par ce moyen pour rétablir la communion fraternelle et la justesse de la situation. Pour faire cela, il faut accepter une certaine forme de détachement qui est le gage d'une justice plus réelle, moins subjective. Au jour le jour, cela joue fréquemment.

26 août, Ch 68 Si l’on enjoint à un frère des choses impossibles

S’il l’on enjoint à un frère des choses difficiles ou impossibles, il recevra en toute mansuétude et obéissance le commandement qui lui est fait. Cependant, s’il voit que le poids du fardeau excède tout à fait la mesure de ses forces, il fera connaître avec patience et au moment opportun, à son supérieur, les raisons de son impuissance, ne témoignant ni orgueil, ni résistance, ni contradiction. Que si, sa suggestion entendue, le supérieur maintient l’ordre commandé, l’inférieur saura que la chose lui est avantageuse, et il obéira dans la charité, confiant que Dieu lui viendra en aide.

 

Ce chapitre 68 permet de mieux percevoir comment saint Benoît envisage l’obéissance au quotidien. Cela est valable pour les moines et moniales, mais c'est aussi une bonne pédagogie pour tout un chacun. Il y a là une mise en oeuvre concrète pleine de discernement.

Ce chapitre fait partie de ceux que saint Benoît a écrit après une longue expérience abbatiale. Il introduit une dimension horizontale de dialogue qui n’enlève rien à l’autorité du supérieur, mais lui donne quelque humanité réconfortante.

Le chapitre reprend les deux grands axes de l’obéissance : Ecoute et mise en œuvre. La nouveauté réside entre les deux, dans le débat intérieur d’abord, puis avec l’abbé.

L’écoute (v 1) Dans un premier mouvement, le moine doit se rendre accueillant à tout ce qui lui est enjoint, même si l’ordre reçu lui paraît d’emblée difficile ou impossible : « Il doit recevoir le commandement qui lui est fait » (68, 1). Saint Benoît précise une dimension nouvelle de cet accueil : « en toute mansuétude. » Etymologiquement le mot mansuetudo vient de manus, la main et de suesco, s’habituer à, s’accoutumer à : la main est symbole de force, de pouvoir. La mansuétude est un apprivoisement ferme, un domptage de soi-même. Il s’agit pour le moine mûr d’écouter et de recevoir l’ordre donné en apprivoisant intérieurement la nouvelle situation. Cette manière de faire lui permet d’avoir un certain recul par rapport aux réactions instinctives du désir immédiat. L’impossibilité présumée peut venir en effet d’un mouvement de volonté propre lié au seul désir tourné vers soi. Le dérangement des habitudes ou la peur peuvent être à l’origine de ce mouvement. L’humilité de l’obéissance est donc plus importante que l’humilité du regard porté sur soi-même qui fait penser que l’ordre est impossible. A vrai dire, chacun est bien le dernier à savoir exactement ce qui lui convient et ce dont il est capable : heureusement que les autres sont là pour décentrer notre regard et nous permettre d’avancer au-delà de nous-mêmes.

Le débat (v 3-4)

Cependant, l’abbé n’est pas infaillible, il n’est pas non plus compétent dans tous les domaines ou dans tous les services. C’est pourquoi, saint Benoît envisage qu’il puisse y avoir dialogue entre l’abbé et le moine auquel il a commandé quelque chose. Mais avant qu’il y ait dialogue, il est important que le moine mette au net les raisons qui habitent son esprit : « S’il voit que le poids du fardeau excède totalement la mesure de ses forces. » (68, 3). Il est vrai que parfois le joug du Christ ne paraît pas très doux, ni le fardeau léger. Cependant le joug et le fardeau sont de règle et il n’est pas possible d’y échapper. Il est normal que certaines demandes engendrent fatigue, préoccupations, tracas, soucis, mais ce n’est pas nécessairement au-delà des forces de celui qui est sollicité (il est d’ailleurs difficile d’évaluer la mesure des forces d’une personne, il y a en l’homme des ressources tellement insoupçonnées qui se révèlent en temps de crise, par exemple) ; il arrive même que la mission demandée dépasse momentanément les forces de l’individu et pourtant il faut continuer à avancer car il ne semble pas qu’il y ait d’autres solutions.

Un examen intérieur est nécessaire pour ne pas céder au sentiment immédiat et à quelque solution de facilité et pour faire en sorte que ce soit le Christ qui porte lui-même le fardeau dans une relation renouvelée à sa personne. Cependant si après ce débat loyal avec soi-même, il semble toujours que la chose soit impossible, il faut aller trouver qui de droit, qui sibi praeest : le supérieur. Le risque en effet est grand de parler à tort et à travers au premier frère venu avec une terrible tentation de défoulement qui peut verser dans le murmure sans qu’aucune solution ne soit trouvée par ailleurs : seul, celui qui a présidé à la décision ou qui a donné l’ordre peut être un bon interlocuteur.

Encore faut-il prendre quelques précautions pour amorcer le dialogue. Il doit être vécu avec patience (patienter) et en temps opportun (opportune). Patienter : impossible d’être dans l’obéissance sans vertu de patience. C’est la grâce de la communion avec le Christ qui nous rend apte à souffrir de la perte de soi dans l’écoute de l’A(a)utre, toujours prêt à accueillir sa parole. Opportune : au bon moment ; quand la première émotion est passée, quand on a fait l’essai loyal, quand le supérieur est en mesure de prendre le temps nécessaire dans l’ambiance convenable. Sinon, cela aura des allures de réclamations individualistes sans aucun aspect de construction positive et le dialogue risque d’être complètement faussé. Alors seulement, le moine peut suggérer (suggerat) les causes de son impossibilité, les raisons de son impuissance. Il ne fait que suggérer (l’expression revient un peu plus loin, v 4), il garde toujours à cœur de ne pas faire sa volonté propre et de permettre à son interlocuteur d’exercer librement son rôle. Nous sommes loin de la remise d’une démission par exemple, se dé-mettre c’est se posséder, ce n’est pas s’abandonner. Dans ce dialogue rempli de discretio, le moine met à plat les causes supposées de son impuissance : cela est parfois suffisant pour dépasser des difficultés imaginaires. Cette objectivation est toujours une étape importante pour avancer, l’abbé doit lui-même y aider : il est même possible de mettre tout cela par écrit avant d’en parler. Si les causes de l’impuissance sont tout à fait justes, l’abbé ne pourra que les prendre en compte d’une manière ou d’une autre, avec la liberté de son discernement propre. Tout ce débat doit être empreint d’humilité. Le moine ne doit témoigner ni orgueil, ni résistance, ni contradiction (68, 3). L’orgueil est cette possession de soi qui fonde la volonté propre jusqu’à la résistance et la contradiction avec le supérieur et avec les frères.

L’action (4-5)

Le discernement du supérieur l’amène à maintenir le commandement donné. Il persiste (perduravit) : il tient ferme dans un moment « dur » et dans la durée ; c’est un rôle difficile et éprouvant mais indispensable en certaines occasions. On a dit parfois que pour faire un bon abbé, il fallait surtout avoir une grande capacité à endurer et à tenir bon avec beaucoup de miséricorde, face à toutes sortes de déstabilisation. Le moine va donc devoir obéir. Saint Benoît l’appelle ici junior. Quoiqu’il en soit de son âge : c’est le moine qui se reconnaît sous l’autorité d’un autre et qui met sa confiance en Dieu (en évitant cependant de retomber en enfance !). Le moine obéit, même si son jugement l’incline à penser autrement que son abbé, en sachant que le bien de l’obéissance sera pour lui supérieur à l’action selon son jugement propre. C’est un mouvement de conversion qui touche le plus profond de lui-même. Cela ne peut se faire que pour une raison supérieure de charité (ex caritate) et par la grâce du secours de Dieu (71, 5). Ainsi, le dernier mot du chapitre peut-il être oboediat, qu’il obéisse. Les raisons avancées par notre jugement propre sont sans proportion avec les pièges de la volonté mauvaise et de l’orgueil. Mais pour le percevoir, l’obéissance devra être fondée d’une manière théologale, sinon aucune avancée ne sera possible. 

Cette page de saint Benoît apporte une dimension supplémentaire à l’enseignement de Cassien, du Maître ou même de saint Basile. La subjectivité, la conscience du sujet, intéresse saint Benoît. Elle peut être le lieu d’une metanoïa dans l’humilité de la charité, selon l’enseignement du Christ qui pousse toujours la personne à entrer en elle-même pour se rendre capable d’un vrai chemin de conversion.

25 août, Ch 67. En voyage

Les frères qui doivent aller en voyage, se recommanderont à la prière de toute la communauté et de l’abbé ; et toujours, à la dernière oraison de l’Œuvre de Dieu, on fera mémoire de tous ceux qui sont absents.

À leur retour de voyage et le jour même de leur arrivée, les frères se prosterneront à terre dans l’oratoire, à toutes les Heures canoniales, au moment où l’on achève l’Œuvre de Dieu, sollicitant la prière de tous, à cause des fautes qu’ils auraient pu commettre durant le voyage, s’étant laissé peut-être surprendre en voyant quelque chose de mal, ou en entendant des discours répréhensibles.

Que personne ne se permette de rapporter à un autre ce qu’il aurait vu ou entendu hors du monastère car ce pourrait être une occasion de grand dommage spirituel. Si quelqu’un se le permet, il sera soumis à la correction régulière ; de même que celui qui aurait osé sortir de l’enceinte du monastère, ou aller quelque part que ce soit, ou faire n’importe quoi, même de peu d’importance, sans l’autorisation de l’abbé.

 

Ce chapitre montre tout d'abord que les voyages ont toujours existé pour les moines. Comment se comporter lorsqu'on sort du monastère ?

D'abord inscrire son voyage dans la grâce de la prière : au départ, pendant et au retour dans une grande solidarité fraternelle. Comme le dit le Prologue : "Quelque bien que tu entreprennes, demande à Dieu par une intense prière, qu'il le mène à bonne fin."

Ensuite que l'on ne se laisse pas prendre par l'illusion des images ou des paroles, mais que l'on reste connecté à l'essentiel, tant pendant le voyage qu'au retour.

Enfin, que l'on fasse tout dans la cohérence de l'appartenance à une communauté en se référant à l'abbé, avec lequel on peut discerner la nécessité ou non de telle ou telle sortie.

Ces conseils sont facilement transposables pour tout un chacun :

mettre tout projet sous le régime de la prière et de son inspiration profonde ;

ne pas se disperser et exercer le discernement nécessaire dans le partage avec le groupe (la famille, la communauté) ;

enfin vivre dans le souci de nourrir la communion du groupe auquel on appartient, en informant de nos activités à l'extérieur et éventuellement en en discernant ensemble l'opportunité.

Expérience monastique