L'ancienne Salle du chapitre (12e siècle)

Règle de saint Benoît

Dans la salle du chapitre, chaque jour la communauté entend un commentaire d'un chapitre de la Règle de saint Benoît (d'où son nom)

16 janvier, 17 mai

Chapitre 3 L’appel des frères en conseil (1)

 

Toutes les fois qu’il y aura, dans le monastère, quelque affaire prioritaire, l’abbé convoquera toute la communauté ; puis il dira lui-même ce dont il s’agit. Alors, ayant écouté les frères, il délibérera en lui-même, et il fera ce qu’il aura jugé le plus utile. Si nous avons dit que tous doivent être appelés en conseil, c’est que souvent le Seigneur révèle à un plus jeune ce qui est le meilleur. Ainsi, les frères donneront leur avis dans une soumission toute d’humilité, en sorte qu’ils n’aient pas l’orgueil de défendre trop hardiment leur point de vue et c’est l’arbitrage de l’abbé qui pèsera par dessus tout afin qu’il juge ce qui est le plus salutaire ; ce à quoi, tous obéiront. Mais de même qu’il est juste que les disciples obéissent au maître, de même le maître conviendra de disposer toute chose avec prévoyance et d’une manière juste.

 

L’équilibre est indispensable dans un groupe entre la dimension verticale et la dimension horizontale. Si l’une n’existe pas, elle joue par défaut au détriment de l’autre. Là où les décisions sont prises par une autorité absolue sans consultation d’aucune sorte, c’est l’asphyxie, mais là où l’autorité du responsable ne s’exerce plus, c’est souvent la désunion, la dispersion. L’art de la consultation se travaille comme une valeur spirituelle, profonde, l’art du gouvernement, de même, ne peut se vivre autrement que comme une qualité de dépouillement de soi au service du bien commun en toute clarté et lucidité. La capacité de tout un chacun à comprendre l’enjeu du bien commun passe obligatoirement par une attention à l’information, à la communication, à l’intéressement aussi comme on le dit dans les entreprises : c’est à dire par la participation à l’abondance des fruits récoltés comme aussi à la pénurie lorsqu’elle se présente.

15 janvier, 16 mai

Chapitre 2

Ce que doit être l’abbé (6)

 

Avant tout, ne se dissimulant pas ou ne comptant pas pour rien, le salut des personnes qui lui ont été confiées, qu’il n’accorde pas d’attention excessive aux choses passagères, terrestres et caduques, mais qu’il pense toujours qu’il a reçu des personnes à conduire au sujet desquelles il aura à s’expliquer. Qu’il ne prétexte pas des ressources insuffisantes pour le monastère, se souvenant qu’il est écrit : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Et ailleurs : « Rien ne manque jamais à ceux qui ont conscience de la présence de Dieu dans leur vie. » Qu’il sache donc bien qu’il a reçu des personnes à conduire, et qu’il se prépare à s’en expliquer. Quel que soit le nombre des frères dont il a la charge, qu’il soit bien certain aussi qu’au jour du discernement final, sans le moindre doute, il devra y ajouter sa propre personne. Ainsi, toujours conscient de la discussion finale du grand Pasteur au sujet des brebis qu’il lui a confiées, en plus de la préoccupation pour le compte des autres, il aura à rendre compte aussi pour lui-même, avec soin, et, tandis qu’il servira par ses enseignements, la correction des autres, il corrigera en même temps ses propres défauts.

 

Merveilleuse finale de ce chapitre 2. Au milieu face à la responsabilité de l’ensemble des personnes à conduire, celui qui conduit le groupe devra aussi se préoccuper de son propre comportement et ne pas oublier les comptes qu’il aura à rendre pour lui-même au final. C’est probablement là le meilleur curseur pour savoir bien se disposer à l’égard d’autrui. Cela augmente la lucidité et permet une plus grande attention au bien de tous. Merci à saint Benoît de nous permettre ainsi de tenir l’équilibre en n’oubliant jamais aucune dimension face à la complexité du vivant que nous avons à assumer.

14 janvier, 15 mai

Chapitre 2

Ce que doit être l’abbé (5)

 

L’abbé doit toujours se rappeler ce qu’il est et le nom qu’il porte. Il doit savoir qu’on exige davantage de celui à qui il a été donné davantage. Qu’il sache aussi qu’il a reçu une chose difficile et ardue : conduire les personnes, et servir les tempéraments d’un grand nombre ; l’un ayant besoin de douceur, un autre de réprimandes, un autre de persuasion. Il doit donc se conformer et s’adapter aux caractéristiques et à l’intelligence de chacun, en sorte que non seulement il ne souffre pas de perte dans le troupeau qui lui est confié, mais qu’il se réjouisse de l’accroissement de ce bon troupeau.

 

La dernière phrase de ce passage peut surprendre. Pourquoi faut-il encourager le responsable à se réjouir de l’accroissement du groupe. N’est-ce pas bien naturel de souhaiter être plus nombreux ? Je pense que cette petite phrase cherche à montrer que l’adaptation à chacun, rend d’autant plus difficile la tâche du responsable quand le groupe est plus nombreux. Il pourrait y avoir une tentation terrible de se résoudre à perdre des membres en cours de route, lorsqu’ils sont difficiles à conduire. Au contraire, il peut y avoir une vraie joie à cultiver la communion avec une grand nombre de membres, même difficiles, comme ce sera le cas, d’une manière parfaite dans le royaume qui vient selon le Christ, lorsque nous serons rassemblés dans l’harmonie d’un même corps. En recevant cette belle charge de conduire des personnes vers l’harmonie d’un même corps, le responsable accueille pour lui-même un don inestimable afin de mener à bien sa mission et grandir dans sa propre conversion. Cela demande beaucoup de lucidité et une grande vigilance.

13 janvier, 14 mai

Chapitre 2 Ce que doit être l’abbé (4)

 

Dans son enseignement, l’abbé doit toujours suivre la forme qu’emploie l’apôtre selon ce qu’il dit : « Reprends, supplie, menace. » Ainsi selon les temps et les moments, mêlant les propos sévères et aimables, il montrera tantôt la dureté d’un maître et tantôt l’affection d’un père très tendre. Ainsi, il doit reprendre plus durement ceux qui sont indisciplinés et agités, tandis qu’il lui suffira de supplier ceux qui sont obéissants, doux et patients à avancer au mieux. Quant à ceux qui sont négligents et pleins d’eux-mêmes, nous l’avertissons de les réprimander et de les corriger. Qu’il ne cache pas les fautes des délinquants : mais autant possible, qu’il les détruise jusqu’à la racine, aussitôt qu’ils apparaissent, en se souvenant des dangers encouru par Héli, grand-prêtre de Silo. Quant à ceux qui sont honnêtes et capables d’intelligence, il suffira qu’il les reprenne une fois ou deux par des encouragements. Mais ceux qui sont durs, méchants, orgueilleux et qui n’écoutent rien, il les réprimera par des coups et des corrections corporelles, dès le commencement de leur faute, sachant qu’il est écrit : « Celui qui est incapable de comprendre par la raison ne se corrige pas avec des paroles. » Et encore : « Frappe ton fils avec le bâton, et tu délivreras son âme de la mort. »

 

L’une des tâches d’un responsable est de veiller à la régulation et à la conduction des énergies. Il est inévitable qu’il y ait dans le groupe des déroutes, des tiédeurs, des écarts, des mauvaises compréhensions, de la mauvaise volonté et bien d’autres choses encore. Comme disait un ancien, là où il y a de l’humain, il y a de l’hommerie. L’important, c’est d’être lucide, de ne pas fermer les yeux. De pendre en compte la faute et de s’adapter à chacun pour voir comment y remédier. Et cela dès l’origine du mal. Certains n’auront besoin que de conseils et d’encouragement, d’autres auront besoin que l’on se montre ferme avec eux, d’autres que l’on frappe un grand coup, même si c’est plus symboliquement aujourd’hui, que matériellement. La tentation, souvent, c’est de faire comme s’il n’y avait rien et de laisser courir le problème. Encore une fois, il est bon de se rendre lucide et d’affronter la question en trouvant les moyens qui conviennent pour chacun. C’est un art difficile, mais lorsqu’il est vécut comme un engagement de fond par rapport à l’avénement d’une humanité nouvelle au coeur du groupe, c’est un travail passionnant auquel il vaut la peine de ne pas se dérober.

12 janvier, 13 mai

Chapitre 2 Ce que doit être l’abbé (3)

 

Que l’abbé ne distingue personne de lui-même dans le monastère. Qu’il n’aime pas plus l’un que l’autre, sinon celui qui se trouverait être meilleur par ses actions bonnes ou son obéissance. Que celui qui est de condition libre ne soit pas préféré à celui qui vient de l’esclavage à moins que ce soit pour une autre cause raisonnable. Que si, pour un motif de justice, il semble à l’abbé nécessaire de faire ainsi qu’il le fasse pour tous de quelque condition qu’il soit. Sinon qu’ils gardent leur propre place ; car libre ou esclave, nous sommes tous un dans le Christ et nous sommes engagés dans la même milice de service sous un seul Seigneur, parce qu’il n’y a pas de distinction arbitraire de personnes auprès de Dieu. La seule part où nous pouvons être distingués auprès de lui, est le fait d’être trouvés meilleurs que les autres dans ce que nous faisons de bien et par l’humilité. Donc que l’abbé ait pour tous, un même amour et qu’il se comporte avec chacun selon le mérite de sa qualité de disciple.

 

Voilà un autre conseil déterminant pour qui veut conduire des personnes à l’intérieur d’un groupe. Faire des distinctions selon les apparences mène à la catastrophe. Il s’en suit en effet de telles injustices que le groupe en est déstabilisé et que sa révolte ou sa division finira par se manifester et menacer son équilibre. Par contre tenir compte des efforts déployés, des engagements sincères au service du groupe demande à être encouragé. Il est du rôle du responsable de pousser chacun à aller le plus loin possible dans son investissement selon sa richesse propre. Passionnant travail de développement et de renouveau qui peut faire aimer l’exercice partagée de l’autorité.

11 janvier, 12 mai

Chapitre 2 Ce que doit être l’abbé (2)

 

Ainsi, lorsque quelqu’un a reçu le nom d’abbé, il doit mettre en avant de deux manières la doctrine pour ses disciples : montrer ce qui est bon et saint, plus par ses actes que par ses paroles, en sorte que pour les disciples capables de comprendre, il expose les visées du Seigneur par ses paroles, mais aux durs de coeur et aux esprits simples, il montre les préceptes de Dieu par ses actes. C’est aussi par ses actions qu’il apprend à ses disciples, tout ce qui est contraire à la foi et il indique par ses actes, ce qu’il ne faut pas faire. De peur qu’après avoir prêché aux autres, il ne se trouve lui-même susceptible de réprobation. Et que Dieu ne lui dise comme aux pécheurs : « Pourquoi annonçais-tu ma justice ? Pourquoi portais-tu mon alliance à ta bouche ? Toi qui avais horreur de me suivre et qui rejetais loin derrière toi mes paroles ? » Et encore : « Toi qui voyais la paille dans l’oeil de ton frère et ne voyais pas la poutre dans le tien. »

 

Tout le monde le sait, un bon « manager » est celui qui donne l’exemple. Si l’on veut entraîner les autres, il est important de s’entraîner soi-même en premier lieu. Dans une entreprise, si celui qui dirige a été en mesure d’assurer avec succès différents degrés de service, il sera d’autant plus apprécié dans la gestion de l’ensemble. Dans un monastère, cela se fait obligatoirement. L’abbé a été un jour postulant, novice, jeune frère, puis en charge de divers services. Il connaît les membres de sa communauté en diverses circonstances de collaboration. Il est soumis à la même Règle et comme le dit un autre chapitre, il est profitable qu’il en soit le premier acteur. Le conseil de Benoît peut être bien utile pour les instances diverses de notre société ; on pourrait le résumer ainsi : « Si tu as à conduire un ensemble de personnes, commence par bien te conduire toi-même, ce sera la meilleure impulsion pour tous. » Ne nous dérobons jamais à ce conseil élémentaire.

Le P. Prieur Christian de Chergé et les moines de Thibirine

10 janvier, 11 mai

Chapitre 2 Ce que doit être l’abbé (1)

 

L’abbé qui est digne d’être à la tête du monastère, doit toujours se rappeler comment on l’appelle et réaliser par ses actions le titre de celui qui est le plus grand dans la communauté. En effet on croit fermement qu’il agit dans le monastère comme représentant du Christ, dont il porte le nom, ainsi que le dit l’apôtre : « Vous avez reçu un esprit d’adoption filiale par lequel nous crions : Abba, Père. » L’abbé ne doit donc rien enseigner, établir ou prescrire qui soit contraire à ce que le Seigneur place avant toute chose ; mais ses ordres et son enseignement doivent se répandre dans l’esprit de ses disciples comme le ferment de la justice divine. L’abbé doit toujours se souvenir qu’au jugement de Dieu qui fait toujours trembler, il sera discuté de deux points : son enseignement et l’obéissance de ses disciples. Que l’abbé sache qu’on attribuera comme faute au pasteur, ce que le père de famille pourra trouver de moins utile parmi les brebis. En même temps, encore une fois, ce pasteur sera pardonné au jugement de Dieu dans la mesure où ayant donné tous ses soins de pasteur à un troupeau insouciant et inobéissant, il pourra dire au Seigneur avec le prophète : « Je n’ai pas caché ta justice dans mon coeur mais j’ai dit ta vérité et ton salut ; cependant, ils n’en ont pas tenu compte et ils m’ont méprisé ». Alors sur ces brebis inobéissantes à ses soins prévaudra la peine de la mort.

 

La charge de représenter le Christ dans la communauté se manifeste particulièrement dans le rôle de l’abbé. Le Christ, c’est celui qui est le plus grand dans le monastère. Il se manifeste de bien des manières : par sa Parole, par son appel, par les membres de la communauté qui exercent différents services, par la communauté dans son ensemble, par les hôtes qui sont accueillis comme le Christ, tout spécialement les pauvres et les pèlerins, par les malades…. et au milieu de tout cela, par celui à qui est confiée la charge de conduire l’ensemble du groupe à l’image du Bon Pasteur. Etonnamment, la Règle donne le titre de Père au Christ lui-même et par extension, à celui qui représente le Christ. Le Christ l’affirme dans l’Evangile de Jean : « Qui me voit, voit le Père. » Il y a donc une reconnaissance du Père dans la manifestation du Fils et de même dans celui qui représente le Fils. Cependant, il est capital que l’abbé ne s’attribue pas l’autorité dernière. Il n’est qu’un représentant du Christ, qui lui-même renvoie au Père. Si l’on oublie cette référence au Christ et à son Père, plus rien n’est possible dans la communauté : elle vit à courte vue et celui qui porte indûment le titre d’abbé la conduit vers la mort. Ce n’est pas pour rien que l’Evangile demande aux disciples de ne donner à personne sur la terre, le nom de père. N’absolutions pas nos titres, laissons les porter par le Christ dont nous sommes simplement les membres.

9 janvier, 10 mai

Chapitre 1

Les différents genres de moines (3)

 

Le troisième genre qui est très mauvais, ce sont les moines révoltés (sarabaïtes). Ils n’ont pas de règle et n’ont pas été éprouvés par l’expérience d’un maître comme l’or au feu. Ils sont d’une nature molle comme le plomb. Ainsi mettant leur foi dans les activités mondaines, ils sont connus pour mentir à Dieu par leur tonsure monastique. Ils sont deux ou trois, quelque fois seuls, sans pasteur, non pas dans l’enclos du Seigneur mais dans le leur propre, ayant comme loi, le plaisir de leurs propres désirs : tout ce qu’ils pensent et tout ce qu’ils choisissent, ils le disent saint et ce qu’ils ne veulent pas, ils le déclarent interdit. Le quatrième genre de moines est celui que l’on appelle itinérants (gyrovagues). Ils passent leur vie dans différentes régions, restant trois ou quatre jours dans divers petits monastères qui les accueillent. Toujours errants, jamais stables, faisant leurs volontés très personnelles, servant les charmes de la gloutonnerie ; en tout, pires que les « révoltés » (sarabaïtes) Mais il vaut mieux se taire que de parler du misérable genre de vie de tous ces gens-là. Oubliant les uns et les autres, venons-en, avec l’aide du Seigneur, à organiser le genre le plus solide, celui des moines qui vivent en communauté.

 

On voit à quel point, saint Benoît accorde de l’importance à la vie en communauté. Non pas comme un simple état de fait, mais comme un lieu de travail, d’approfondissement, d’enracinement. Les sarabaïtes ou les gyrovagues n’en font qu’à leur tête. Ils ne veulent dépendre que d’eux-mêmes ; ils n’ont ni loi ni maître et ne servent que leurs caprices personnels. En communauté, la vérification de la relation est là en permanence. Il reste malgré tout, la tentation la plus vicieuse : celle de se comporter en communauté comme un individu qui n’a de compte à rendre à personne, qui se marginalise et veut réduire les autres à sa propre volonté, persuadé d’être dans la vérité tout entière.

8 janvier, 9 mai

Chapitre 1

Les différents genres de moines

 

Il est manifeste qu’il y a quatre genres de moines. Le premier est celui des moines qui vivent en commun dans des monastères, militant sous une règle et un abbé. La deuxième est celle des anachorètes ou ermites, ceux qui n’étant plus dans la ferveur de la conversion des nouveaux, mais dans une longue probation au monastère, ont déjà appris à combattre, avec la sollicitude de beaucoup, contre toutes les causes des divisions intérieures. Ainsi, bien instruits dans l’armée fraternelle pour le combat solitaire du désert, suffisamment assurés désormais sans la consolation d’autrui, ils sont prêts à combattre, Dieu aidant, contre les illusions de la chair et des pensées.

 

Le contexte fraternel est un lieu de vérification obligatoire. Il ne suffit pas de développer des discours spirituels même de grande qualité, il faut être en mesure de les mettre en oeuvre concrètement au sein du corps social. Sinon, cela ne sert de rien. Les monastères existent pour cela, mais ces lieux de vérification peuvent être aussi la famille ou le contexte professionnel. Comment est-ce que j’ai le souci de donner pleinement son sens à l’armée fraternelle dans laquelle je vis. Et comment, le moment venu, puis-je me retirer dans un peu plus de solitude assumée comme d’ailleurs la vie nous y oblige souvent avec le grand âge. Vérifions la qualité d’adéquation entre nos convictions, nos dires et nos actes et appuyons nous sur la vie de la communauté pour travailler à l’approfondissement de la relation vivante avec Dieu, bien sûr mais aussi avec les autres.

7 janvier, 8 mai

Prologue (7)

 

Nous allons donc constituer une école du service du Seigneur. En l’instituant, nous espérons n’y établir rien de trop rugueux ni de trop lourd. Mais s’il y avait quelque chose d’un peu restrictif, pour motif de justice, pour la correction des défauts ou pour la préservation de la charité, ne va pas, effrayé par la peur, fuir aussitôt la voie du salut, qui est toujours étroite au début. Mais en avançant dans une vie de conversion et de foi, le coeur se dilatant, on court avec une incroyable douceur d’amour, sur le chemin des visées divines. Ainsi, ne nous écartant jamais des dires du Maître et persévérant dans son enseignement jusqu’à la mort dans le monastère, nous participerons à ce que le Christ a enduré par la patience, afin d’être en mesure d’être associés à son royaume.

 

Voilà donc la perspective. Etablir un lieu où l’on puisse mettre tout en oeuvre pour travailler à une vraie conversion du coeur et de toute la vie. Cela comporte un certain nombre de contraintes qui sont des moyens au service de cette conversion dans la perspective de vivre le commandement de l’amour comme le Christ l’a vécu. Si l’on se consacre à cela, alors le coeur qui est le lieu de l’écoute, de la réception, de la transformation et à partir duquel s’opère la croissance, va en s’élargissant de plus en plus jusqu’à permettre de courir pour aller au même rythme que le Christ sur le chemin de la vie. Il s’agit de vivre avec lui sa Pâque, supportant tout ce qu’il peut y avoir de lourd et de difficile sur ce chemin en restant dans cette visée partagée avec le reste des frères de la communauté monastique, de la communauté ecclésiale et de toute personne de bonne volonté.

6 janvier, 7 mai

Prologue (6)

 

Ainsi, Frères, nous avons interrogé le Seigneur concernant celui qui habitera dans sa demeure, nous avons écouté ce qu’il pose en premier pour y habiter. Et ce n’est qu’en accomplissant le travail de cette habitation que cela se réalisera. Préparons donc nos coeurs et nos corps à militer selon les fondements de l’obéissance. Et quant à ce que la nature rendrait en nous de moins possible, prions le Seigneur d’ordonner à sa grâce de nous secourir. Si, voulant fuir les peines du séjour des morts, et parvenir à la vie qui ne passe pas, tandis qu’il est temps encore et que nous demeurons dans ce corps, remplissons toutes ces choses à la lumière de cette vie en courant et en agissant de telle manière que cela se développe dans la vie véritable.

 

Nous étant mis à l’écoute profonde de la parole essentielle et nous étant décidés à courir pour la mettre en oeuvre (tout cela constituant selon Benoît, les fondements de l’obéissance), nous avons à nous préparer pour que ce soit effectif. Saint Benoît parle d’une préparation des coeurs et des corps pour devenir militant. Cette préparation consiste en un entraînement de tous les jours. C’est exactement le sens d’une vie au coeur d’un monastère mais aussi d’une vie de disciple du Christ en général. Nous nous trouvons là dans l'ambiance d'une école, d'un atelier, d'un champ de manoeuvre. Et tant que nous sommes dans ce corps à la lumière de cette vie, il n’y a pas lieu prendre les choses à la légère. Nous sommes attendus comme des combattants, des coureurs, expressions de la Règle qui ne permettent pas de se faire d’illusion sur la force de l’engagement des moines, des disciples du Christ. Entraînement du corps et du coeur à l’écoute quotidienne et à la mise en oeuvre de ce qui a été entendu. Entraînement personnel et communautaire clairement défini et programmé dans le cadre de la vie ordinaire, de la prière, de la liturgie, de la lectio, du travail, des services, de la détente. La visée concerne la vie véritable qui peut ainsi se développer librement à travers nous jusqu’à nous rendre témoins de cette vie-là afin que le monde la goûte en abandance.

5 janvier, 6 mai

Prologue (5)

 

C’est ainsi que le Seigneur dit dans l’Evangile : « qui écoute mes paroles et les met en pratique est comparable à un homme sage qui a construit sa maison sur le roc. Les torrents ont dévalé, les vents ont soufflé et se sont abattus sur cette maison ; la maison ne s’est pas écroulée, car elle était fondée sur le roc. » Pour finir, le Seigneur attend de nous chaque jour que nous répondions par nos actes à ses saints avertissements. C’est pour la correction des mauvaises choses que les jours de cette vie sont prolongés comme une trêve, selon ce que dit l’apôtre : « Ne sais-tu pas que la patience de Dieu te conduit à la pénitence? » Car le Seigneur très bon dit aussi : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. »

 

Fonder sa vie sur le roc, c’est donc opter pour une vie qui se mette à l’écoute de la Parole essentielle afin de lui faire vraiment droit dans le concret de notre quotidien. Il s’agit de ne pas se laisser entraîner par nos imaginaires auto-centrés. Toute notre vie est un apprentissage à pratiquer cette disposition. Dieu nous laisse le temps de progresser dans une telle conversion jusqu’à l’heure de notre mort qui sera le moment décisif et obligatoire de la mise en oeuvre du dépouillement de toute illusion de nous-même.

4 janvier, 5 mai

Prologue (4)

 

Mais interrogeons le Seigneur avec le prophète en disant : « Seigneur qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta sainte montagne ? » Cette demande faite, frères, écoutons le Seigneur qui nous répond et nous montre le chemin de cette demeure : « C’est celui qui marche sans salissure et qui agit avec justice, celui qui dit la vérité en son coeur, qui n’agit pas faussement par sa langue qui ne fait pas de mal à son prochain, qui n’accueille pas de mauvais propos contre son prochain. » C’est lui qui, conseillé par le diviseur mauvais, le repousse, lui et son conseil, loin des considérations de son coeur, le réduit à néant et saisit les premiers rejetons de sa pensée pour les briser contre le Christ. Ce sont ceux qui conscients de la présence du Seigneur, ne tirent pas orgueil de leur bonne conformité, mais ne s’attribuant pas le pouvoir à eux-mêmes des biens qui sont en eux, et estimant qu’ils sont menés à bien par le Seigneur, ils reconnaissent la grandeur du Seigneur, agissant en eux et disent avec le prophète : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom, donne la gloire. » De même que l’apôtre Paul ne s’est rien attribué à lui-même de sa prédication, disant : « Que celui qui cherche sa gloire, cherche sa gloire dans le Seigneur. »

 

Alors comment mettre en oeuvre les conséquences d’une écoute attentive ? Cela demande à ce que l’instrument que nous somme soit bien accordé pour que la musique sonne juste. Les sons émis sont purs, sans écart, sans décalage, sans disharmonie. Chaque fois qu’une suggestion intérieure va dans le sens de la fausseté, il est bon de briser ce germe mauvais contre le roc du Christ, notre chef d’orchestre. Et quand on y arrive, faire attention de ne pas s’en vanter. Tout cela vient d’une inspiration dont la source nous précède comme un élan de puissance, de vérité et de libération. Rien ne vient de nous-mêmes ex nihilo, c’est vraiment donné d’en-haut dans les profondeurs de soi. Laissons-nous accorder ainsi, patiemment, doucement, comme un instrument de musique sans lequel il manquerait quelque chose à l’orchestre.

3 janvier, 4 mai

Prologue (3)

 

Et le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la multitude du peuple auquel il lance son cri, dit à nouveau : « Quel est celui ou celle qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? » Si, en écoutant, tu réponds : « Moi », le Seigneur te dit : « Si tu veux la vraie vie, celle qui ne passe pas, interdis à ta langue le mal et à tes lèvres, les faussetés. Détourne-toi du mal et fait le bien, cherche la paix et suis la. Et lorsque vous aurez fait cela, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières et avant que vous m’invoquiez, je vous dirai : « Me voici. » Quoi de plus doux pour nous, frères très chers, que cette voix qui nous invite ? » Voici donc que dans sa bonté, le Seigneur lui-même nous montre le chemin de la vie. Nos reins étant ceints de la foi et de la pratique des bonnes actions, parcourons ses routes sous la conduite de l’Evangile afin que nous soyons en mesure de voir celui qui nous a appelés dans son Royaume. Si nous voulons habiter dans la demeure de son Royaume, ce ne sera pas sans y courir par les bonnes actions, sinon, on n’y parvient pas.

 

Il ne servirait à rien d’écouter si rien ne se mettait en action dans notre vie. De même aussi la mise en oeuvre active de la Parole essentielle nous renvoie à une écoute fondamentale, si nous sommes honnêtes dans le rapport dont nous sommes capables en humanité entre l’intérieur et l’extérieur de nous-même. Un va et vient permanent entre action et contemplation est nécessaire pour plus de justesse. Si nous sommes dans cette dynamique, nous arriverons à nous détourner de ce qui ne vaut pas la peine que l’on s’y arrête et nous ferons vivre selon l’Evangile et selon Dieu. Quelle douceur que ce lien d’intimité avec le Christ qui nous appelle désespérement. Répondons à l’appel avec détermination guidé par la visée du Royaume.

2 janvier, 3 mai,

Prologue (2)

 

Levons-nous donc enfin comme les Ecritures nous y encouragent : "L'heure est venue pour nous de sortir de notre sommeil." Ainsi, les yeux ouverts à la lumière qui nous rend semblables à Dieu, et les oreilles attentives, écoutons la voix de Dieu qui, chaque jour, nous crie cette exhortation : "Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos coeurs" Et encore : "Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ce que l'Esprit dit aux Eglises." Et que dit-il ? "Venez, fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la conscience de la présence du Seigneur." Courrez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent. »

 

L’écoute que saint Benoît pose en premier dans sa Règle, vise à réveiller nos sens, celui de l’ouie bien sûr mais aussi celui de la vue comme évoqué ici. On pourrait élargir cette perspective à tous les autres sens, non pas simplement comme des perceptions extérieures, mais comme des sens intérieurs telle cette oreille du coeur dont parle le premier verset du prologue. Il s’agit d’entendre, de voir, de sentir, de goûter, de toucher, de l’intérieur mû par un sixième sens à l’origine de tous les autres et qui nous met en mouvement d’une manière juste. Ainsi réveillés, ressuscités, nous pourrons prétendre à être semblables à Dieu et à en témoigner d’une manière heureuse. Oui, l’heure est venue, réveillons-nous et courons comme nous y invite le Cantique des cantiques, répondant à la voix du bien-aimé, guidé par sa lumière, heureux de partager son repas, touché par le don de lui-même, enivrés des parfums de son amour.

1er janvier, 2 mai

Prologue (1)

 

Ô fils, écoute avec attention, ce que le Maître pose avant toute chose : Incline l’oreille de ton cœur, Avec liberté, prends pour toi l’exhortation venant de ce père très tendre et accomplis-la avec efficacité. Afin que tu reviennes vers lui par le travail d’une obéissance attentive, alors que tu t’étais éloigné par la passivité de l’inobéissance. A toi donc maintenant s’adresse ma parole, A toi qui que tu sois, qui renonçant à tes volontés trop personnelles, prends les armes très remarquables de l’obéissance, engagé avec le Seigneur Christ, notre vrai roi. Avant toute chose, tout bien que tu fasses, demande au Seigneur par une prière très insistante, qu’il le mène jusqu’à son accomplissement. Ainsi lui qui a déjà daigné nous compter au nombre de ses fils, ne sera pas peiné un tant soit peu, par nos actes mauvais. En effet, en tout temps, il nous a parés de ses biens, pour éviter que, comme un père irrité ou comme un maître que l’on craint, il ne soit excédé de nos mauvaises actions, et qu’il ne conduise ses mauvais serviteurs, à la peine éternelle, eux-mêmes ne voulant pas le suivre dans la gloire.

 

Au commencement de sa Règle, Benoît place l’écoute. C’est vraiment un message pour aujourd’hui. Sans écoute, rien n’est possible. Non pas une écoute superficielle, mais une écoute profonde, une écoute du coeur, une écoute du centre de nous-même. Une écoute attentive, à tel point qu’elle nous dynamise pour désirer, pour sentir, pour penser, pour passer à l’action d'une manière juste.

Ce que j’écoute ainsi vient rejoindre les fondements de mon être pour que tout ce qui sort de moi soit inspiré par un élan de vie créatif. C’est cela que l’on peut appeler obéissance. Obéir en latin vient de écouter (ob-audire) : écouter tout ce qui m’entoure (depuis le langage de la nature jusqu’à celui de l’amitié) et privilégier à certains moments, l’écoute de la Parole essentielle, la parole de sagesse qui telle une semence va féconder ma terre. Une écoute qui devient prière, comme le fondement de mon existence en vue d’actions concrètes qui ne vont pas décevoir ceux qui attendent de nous le meilleur.

Au fond, l’écoute, qui nécessite un vrai silence d’attention, est sans doute le plus beau témoignage que l’on peut rendre à Dieu dans sa Présence mystérieuse et créatrice en ce monde.

Demandons-nous quelle est notre qualité d'écoute. Est-ce une écoute du coeur ; sommes nous capables d'un vrai silence de disponibilité intérieure pour vraiment écouter en toutes circonstances. Pratiquons nous la prière en ce sens, comme une méditation profonde dans un vrai silence ?