Evangile du dimanche

Méditer sept jours avec l’évangile du dimanche :

vingt-sixième dimanche du temps ordinaire

(Mt 21, 28-32)


Méditation du dimanche : présentation du texte de l’évangile


En ce vingt-sixième dimanche du temps ordinaire de l’année A, la liturgie nous propose comme évangile dominical la parabole des deux fils propre à l’évangile selon saint Matthieu. Comme la parabole des ouvriers de la onzième heure lue la semaine dernière, elle évoque le travail de la vigne. Toutefois ces deux paraboles ne se suivent pas dans l’évangile selon saint Matthieu et les contextes dans lesquels elles sont prononcée sont même assez différents. En effet, la parabole des deux fils est prononcée par Jésus dans le Temple de Jérusalem. Le début du chapitre 21 de l’évangile selon saint Matthieu raconte l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem sous les acclamations de la foule (Mt 21,1-11) puis, dans la foulée, l’expulsion des marchands du Temple (Mt 21,12-17). Le lendemain, Jésus se rend à nouveau dans le Temple pour y enseigner. Il est interpellé par les grands prêtres et les anciens du peuple qui lui demandent par quelle autorité il fait cela. Avant de leur répondre, Jésus leur pose une question préalable sur l’origine du baptême de Jean, venait-il de Dieu ou des hommes. Les grands prêtres et les anciens du peuple ayant dit qu’ils ne savaient pas, Jésus refuse à son tour de leur répondre puis il enchaîne par la parabole des deux fils. Le commentaire qu’en donne Jésus dans la seconde partie de notre évangile apparaît comme une réponse à la question qu’il a lui-même posée sur l’origine du baptême de Jean. Il affirme en effet que « Jean le Baptiste est venu sur le chemin de la justice. » Et, comme le craignaient les grands prêtres et les anciens du peuple, il leur fait reproche de ne pas avoir cru en Jean le Baptiste. La parabole des deux fils s’inscrit donc dans un débat entre Jésus et les autorités juives sur l’origine divine ou humaine de l’enseignement de Jean le Baptiste.

Notre évangile se compose de deux parties :

  1. une courte parabole de Jésus sous la forme d’une question posée à ses interlocuteurs (v ; 28-31a)
  2. Un commentaire de cette parabole l’appliquant aux attitudes respectives des interlocuteurs de Jésus ‒grands-prêtres et anciens du peuple ‒ d’une part, des publicains et des prostitués d’autre part face à l’enseignement de Jean le Baptiste (v. 31b-32).


Méditation du lundi : Quelques remarques sur la parabole


D’un point de vue formel, cette parabole se présente comme une question. Elle s’ouvre en effet par la formule interrogative « Quel est votre avis ? » (Ti humin dokeien grec) comme la parabole de la brebis égarée en Mt 18,12). Toutefois, dans la parabole de la brebis égarée, la question initiale semblait quelque peu oubliée à la fin de la parabole qui se présentait sous la forme d’une affirmation alors que, dans notre texte, à la question initiale, correspond une question finale directement adressée aux interlocuteurs de Jésus « Lequel des deux a fait la volonté du père ? » La conclusion d’une parabole par une question se retrouve dans la parabole des vignerons homicides, elle aussi adressée aux grands-prêtres et aux anciens du peuple, et qui suit immédiatement celle des deux fils cf. Mt 21,40 : « Eh bien : Quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ses vignerons ? » Par ces questions Jésus amène ses interlocuteurs à condamner leurs propres attitudes. Dans l’explication qu’il donne de notre parabole Jésus suggère en effet que les grands-prêtres et les scribes en refusant de croire à Jean le Baptiste ont adopté l’attitude du second fils qui dit oui Seigneur mais refuse d’aller travailler à la vigne et donc qu’ils n’ont pas fait la volonté du Père. De même la figure des vignerons homicides renvoie aux autorités juives qui ont maltraité voire mis à mort les prophètes et qui vont tuer le Fils. D’ailleurs saint Matthieu, après avoir rapporté ces deux paraboles précise « en entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux » (Mt 21,45). Ce genre de parabole où les destinataires se condamnent eux-mêmes a pur modèle dans l’Ancien Testament la parabole prononcée par le prophète Nathan devant el roi David (2 Samuel 12,1-4) à la fin de laquelle le roi David s’enflamme contre l’homme riche de la parabole et où Nathan prononce alors la sentence (Cet homme c’est toi »(é Samuel 12,7), cette parabole faisant indirectement référence à l’adultère de Davide avec Bethsabée et au meurtre de l’poux de celle-ci Urie. Dans le Nouveau Testament, on peut aussi citer en exemple al parabole des deux débiteurs posée sous forme de question adressée au pharisien Simon, qui a invité Jésus à dîner (Lc 7,40-43) à la suite de laquelle Jésus exalte l’attitude de la pécheresse qui a accompli envers Jésus les devoirs de l’hospitalité qu’a négligé Simon.

La parabole met en scène deux fils comme celle du fils prodigue en Lc 15,11-32. Matthieu les classe par ordre : le premier – prôtos en grec – et l’autre – heteros en grec et non suivant leur âge comme le fait Luc qui parle « d’un plus jeune » ‒ neôteros en grec et d’un aîné (littéralement « un plus vieux ») ‒ prebyteros en grec. Malgré les grandes différences existant entre ces deux paraboles on peut noter certaines analogies dans leur structure : les deux paraboles mettent en scène un père et deux fils dont l’un – le plus jeune dans la parabole de saint Luc, le premier dans celle de saint Matthieu ‒ s’oppose à son Père (le plus jeune réclame sa part d’héritage, le premier fils refuse d’aller travailler à la vigne)avant de se repentir alors que l’autre – l’aîné dans la parabole de saint Luc, l’autredans la parabole desaint Matthieu paraît d’abord se conformer à la volonté de son père( l’aîné reste auprès de son père, l’autreaccepte d’aller travail à la vigne) puis s’en écarte dans un second temps (l’aîné refuse de participer à la fête pour le retour à son frère, l’autre ne va pas à la vigne). Il convient surtout de noter que le contexte dans les évangiles de saint Matthieu et saint Luc suggèrent de rapprocher le fils rebelle puis repentant des pécheurs ou gens de mauvaise vie (publicains et prostitués, et l’autre fils apparemment fidèle aux autorités religieuses (scribes et pharisiens chez saint Luc, grands-prêtres et anciens du peuple chez saint Matthieu).

La demande du père au fils aîné : « va travailler aujourd’hui à ma vigne » se rapproche de celles faite par le maitre de la vigne dans la parabole des ouvriers de la onzième heure d’abord aux ouvriers qu’il trouve sur la place à troisième heure puis à la onzième heure : « allez à ma vigne vous aussi » (Mt 20,3.7). On peut relever en outre que le père demande que le travail ait lieu « aujourd’hui » - en grec sèmeron, ce qui là encore suggère un rapprochement avec la parabole des ouvriers de la onzième heure qui se déroule sur une seule journée. Cet « aujourd’hui » paraît être en fait le temps du salut, le temps donné à l’homme pour se convertir et travailler à la vigne du Seigneur, à l’œuvre de Dieu.

Il convient aussi de noter que, dans les manuscrits grecs le texte denotre parabole est quelque peu incertain puisqu’on a trous versions différentes

  1. celle de notre texte que l’on trouve dans la majorité des manuscrits
  2. Une version où l’ordre des deux fils est inversé ( le premier dit oui et ne fait rien, le second refuse d’abord puis se rend ensuite à la vigne) et où les grands-prêtres et es scribes répondent le deuxième
  3. Une version pour l’ordre des fils est le même que dans notre texte mais où les grands-prêtres et les scribes répondent le deuxième (c’est le texte qu’a commenté saint Hilaire dans son Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu )

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Méditation du mardi : l’attitude des deux fils


La réponse du « premier fils « Je ne veux pas » - en grec ou thelô – doit être rapproché de la question conclusive de la parabole : « Lequel des deux a fait la volonté (thelèma) du père ? » Le premier fils s’oppose donc dans un premier temps. En paroles à la volonté du père. Mais, dans un second temps il se repent. Le verbe grec traduit par « se repentir » metamelomai est rare dans le Nouveau Testament où il n’apparaît qu’à cinq reprises dont trois dans l’évangile selon saint Matthieu et deux dans notre texte puisqu’il est repris dans l’explication de la parabole au v.32 « Après cela vous ne vous êtes mêmes pas repentis ». L’attitude des interlocuteurs de Jésus grands-prêtres et anciens du peuple étant ainsi opposée à celle du premier fils de la parabole qui lui s’est repenti. L’autre emploi de ce verbe dans l’évangile selon saint Matthieu se trouve en Mt 27,3 pour désigner le repentir de Judas, qui, après l’arrestation de Jésus, rend aux grands-prêtres l’argent qu’il avait reçu en échange de sa trahison.Ce dernier emploi du verbe metamelomai dans l’évangile selon saint Matthieu suggère un sens très fort : le premier fils ne change pas seulement d’avis mais il est pris de remords et fait retour sur soi pour se conformer à la volonté de son père.

Passons maintenant à l’attitude de l’autre fils. Sa réponse est traduite te par « Oui, Seigneur. » En fait littéralement en grec il dit « Moi (egô), Seigneur . Ce « Moi » semble indiquer que l’autre fils fait sienne la volonté de son Père et pourtant il ne va pas à la vigne. Le fait qu’il appelle son père « Seigneur » suggère de rapprocher cet « autre fils » de ceux dont Jésus dénonce l’attitude à la fin du discours sur la montagne en Mt 7,21 : « Ce n’est pas en disant : “Seigneur, seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux ! » Le lien entre cette parabole est la fin du discours sur la montagne apparaît aussi dans la formulation de la question conclusive : « Lequel des deux a fait la volonté du père ? ». L’expression « faire la volonté du père » est en effet une expression typique de saint Matthieu que l’on rencontre à trois reprises dans son évangile : dans notre texte et en Mt 7,21 mais aussi en Mt 12,50 lorsque Jésus définit quelle est sa vraie famille : « Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » La parabole des deux fils s’inscrit donc dans une perspective sur laquelle insiste tout particulièrement saint Matthieu : l’appartenance à la vraie famille de Jésus, au royaume des cieux, nécessite de faire la volonté du père par ses actes et de ne pas se contenter d’un langage plein de révérence envers Dieu. Jésus, dans l’évangile selon saint Matthieu insiste beaucoup de conformer ses actes à la volonté de Dieu et reproche aux scribes et aux pharisiens de se contenter de paroles sans passer aux actes (Mt 23,3) : « ils disent et ne font pas. »

La parabole des deux fils oppose don un premier fils qui, en paroles, s’oppose à son père, mais après s’être repenti se conforme à sa volonté et un autre fils qui, en paroles se montre très respectueux vis-à-vis de son père, mais ne fait pas sa volonté. Elle s’inscrit bien dans l’enseignement de saint Matthieu qui insiste sur l’importance de « faire la volonté de Dieu » et dénonce l’hypocrisie des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas.

On peut ici signaler, car elle nous paraît solidement établie sur certains éléments du texte, une autre interprétation de cette parabole, d’ordre psychanalytique proposée par Marie Balmary dans la divine origine. Selon elle, le premier enfant refuse d’obéir comme un serviteur à un maître puis accomplit librement ce qui lui est demandé par son père alors que le second des enfants considère celui qui lui parle comme un Seigneur mais se révèle incapable de mettre sa parole à exécution.Toujours, selon M. Balmary, la volonté du père, dans cette parabole, est que ces enfants deviennent des fils capables d’agir personnellement et ils ne peuvent le devenir qu’en formulant un « Je ne veux pas » à la volonté paternelle. Cette interprétation s’appuie sur les réponses respectives des deux fils. La réponse du premier fils : « Je ne veux pas » implique en effet l’affirmation d’une volonté personnelle distincte de son Père alors que la réponse de l’autre fils : « Moi, Seigneur » suggère une confusion de sa volonté avec celle de son Père. On peut aussi invoquer en faveur de cette interprétation les verbes employés pour désigner les déplacements des acteurs vers la vigne. Le verbe grec hupagô employé par le père s’adressant à son fils ainé signifie littéralement « s’en aller ». On pourrait traduire littéralement « va-t’en travailler à ma vigne ». Il suggère donc que le travail à la vigne suppose un éloignement physique avec le père. Le verbe aperchomai employé pour désigner le mouvement du premier fils vient confirmer cette hypothèse puisqu’il signifie littéralement « s’éloigner ». Le premier fils s’éloigne de son père pour aller à la vigne pas l’autre fils. Faire la volonté du père suppose de prendre une certaine distance avec celui-ci. L’autre fils qui est dans une relation fusionnelle avec son père n’est pas capable de prendre cette distance nécessaire pour faire sa volonté.Cette interprétation ne me paraît pas entrer en contradiction avec la lecture traditionnelle.


Méditation du mercredi :les publicains et les prostitués vous précèdent dans le royaume de Dieu


La seconde partie de notre texte s’ouvre par une formule très provocatrice de Jésus à l’égard de ses interlocuteurs qui sont, rappelons-le, les autorités religieuses ‒ les grands-prêtres – et civiles – les anciens du peuples – d’Israël : « les publicains et les prostitués vous précèdent dans le royaume de Dieu ». En effet les publicains et les prostitués sont considérés, dans le judaïsme du temps de Jésus, comme a priori pécheurs en raison même de métiers qu’ils exerçaient et qui les empêchaient d’accomplir pleinement les prescriptions de la Loi. Ainsi, dans l’évangile selon saint Matthieu, les publicains (telônès) sont associés par les pharisiens aux pécheurs (hamartôlos) tant dans l’épisode de la vocation de Matthieu (Mt 9,10-11) que dans les critiques adressées à Jésus (Mt 11,19) et par Jésus lui-même aux païens (ethnikos) tant dans le discours sur la montagne (Mt 5,46-47) que dans celui sur la communauté des disciples (Mt 18,17). Notre texte est le seul passage de l’évangile selon saint Matthieu où sont évoquées les prostitués (pornè). Dans l’Ancien Testament la prostitution est souvent associée à l’idolâtrie d’autant que dans les cultes païens dans les pays voisins d’Israël, on employait des prostitués sacrées (cf. Os 4,14). On peut aussi relever que saint Matthieu emploie ici l’expression « royaume de Dieu » (basileia tou theou) très courante dans les évangiles selon saint Marc et selon saint Luc mais plus rare dans son propre évangile puisqu’il préfère ordinairement la remplacer par l’expression « royaume des Cieux » (basileia tôn ouranôn) probablement par respect pour le nom de Dieu. Or cette même expression « le royaume de Dieu » se trouve associé avec la justice dans le discours sur la montagne en Mt 6,33 : « Cherchez d’abord leroyaume de Dieu et sa justice ».

Considérés comme pécheurs en raison de leur profession, les publicains et les prostitués sont donc infréquentables pour les Juifs observants. leur impureté est considérée comme contagieuse et celui qui les fréquente risque de devenir lui-même pécheur. C’est d’ailleurs l’un des principaux griefs des autorités civiles et religieuses à l’égard de Jésus : Pourquoi votre mange-til avec les publicains et les pécheurs demandent les pharisiens aux disciples lorsqu’ils voient Jésus attablé avec Matthieu et ses amis dans la maison à quoi Jésu réponde : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoins du médecin mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs. » (Mt 9, 11-13) Des fréquents repas avec des publicains et des pécheurs valent à Jésus d’être qualifiés par ses ennemis d’ivrogne et de glouton, d’ami des publicains et des pécheurs (Mt 11, 19) Jésus fréquentait-il aussi les prostitués ? Matthieu n’en dit pas mot mais l’évangile selon saint Luc rapporte une scène s déroulant chez un pharisien se laisse caresser par une femme de mauvaise vie. avant d’expliquer à son hôte que les gestes qu’il trouve ambigus en raison de la profession de la dame, ne sont rien d’autres que les devoirs d’hospitalité qu’il a lui-même négliger de lui rendre et de renvoyer la femme en lui disant que ses péchés sont pardonnés et qu’elle peut s’en aller en paix. Publicains et prostitués répondentavec enthousiasme à l’appel de Jésus tout contents de trouver quelqu’un qui vient à leur rencontre sans le juger alors même que les autorités religieuses juives justement parce qu’il fréquente les publicains et les prostitués.

Pour justifier sa formule provocatrice, Jésus oppose l’attitude face à l’enseignement de Jean le Baptiste de ces interlocuteurs d’une part, des publicains et des prostitués d’autre part. Il commence par affirmer que Jean le Baptiste est venue sur la « chemin de la justice » (hodos dikaiosunès). Cette expression est empruntée au grec de la Septante. Elle revient en effet à plusieurs reprises dans la traduction grecque du livre des Proverbes (Pr 8,20 ; 12,28 ; 16,17 ; 16,31 ; 17,23 ; 21,16 ; 21,21) et une fois dans la traduction celle du livre de Job (Jb 24,13). Plusieurs proverbes présentent le « chemin de la justice » comme un chemin menant vers la vie ainsi Pr 12,28 « Sur le sentier de la justice, la vie. Qui prend ce chemin ne mourra pas. » et Pr 21,21 « Qui poursuit justice et fidélité trouvera la vie et la gloire ! » (d’après le texte grec « le chemin de la justice et de la miséricorde trouvera la vie et la gloire. »). Cette expression est en fait un hébraïsme car en hébreu le terme dereksignifie à la fois chemin au sens concret et conduite au sens figuré : le chemin de la justice en hébreu signifie une « conduite juste » Dans notre évangile, comme il l’avait déjà fait dans le discours sur la montagne en Mt 6,33 Jésus suggère que le « chemin de la justice » dans lequel est venu Jean le Baptiste est le la voie d’accès au royaume de Dieu. Il se situe donc dans la continuité du livre de la sagesse présentant le chemin de la justice comme la voie d’accès à la vie sans connaître la mort, la vie éternelle.

Il oppose ensuite le manque de foi de ses interlocuteurs à la foi des publicains et des prostitués. Le verbe pisteuô (croire, avoir foi) apparaît en effet à trois reprises dans le seul v. 32, employée une fois à la forme négative avec pour sujet une deuxième personne du pluriel renvoyant aux interlocuteurs de Jésus, une fois à la forme affirmative avec pour sujet les « publicains et les prostitués » et une fois à l’infinitif comme complément de but du verbe « se repentir ». En reprochant aux grands-prêtres et aux anciens du peuple de « ne pas avoir cru à Jean Le Baptiste, Jésus paraît déjouer le calcul que ceux-ci en refusant de répondre à la question de Jésus sur l’origine du Baptême de Jean le Baptiste. En effet en Mt 21,25 « Ils faisaient en eux eux-mêmes ce raisonnement : “si nous disons : du ciel, il va nous dire : pourquoi donc n’avez-vous pas cru à sa parole ? ” » Les grands-prêtres et les anciens du peuple n’ont pas répondu que le baptême de Jean le Baptiste venait du ciel mais ils se voient quand même reprocher leur manque de foi en Jean le Baptiste.


Méditation du jeudi : la conversion des publicains et des prostitués


Ce reproche de Jésus à ses interlocuteurs peut paraître surprenant dans la mesure où, dans son évangile, saint Matthieu signale la présence de sadducéens ‒ c’est-à-dire le parti auquel appartiennent les grands-prêtres ‒ parmi ceux qui viennent auprès de Jean mais pas celles de publicains ni de prostitués.Il est vrai que le discours tenu par Jean le Baptiste aux sadducéens est fort rude. :

Engeance de vipères ! qui vous appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons Abraham pour père” : car je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. (Mt 3,7-10)

Ce reproche se comprendrait mieux dans la présentation de Jean le Baptiste que donne l’évangile selon saint Luc. En effet saint Luc ne mentionne pas la présence de sadducéens non plus que de pharisiens d’ailleurs auprès de Jean le Baptiste.Si saint Luc (Lc 3,7-9) rapporte le même discours de Jean le Baptiste qu’en Mt 3,7-10, il n’est pas adressé selon lui aux pharisiens et sadducéens mais aux foules en général. En revanche saint Luc signale la présence de publicains auprès de Jean le Baptiste en Lc 3,12 :

Des publicains vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. »

On peut relever que Jean le Baptiste ne condamne pas a priori les publicains en raison de leur métier mais leur propose une possibilité de se convertir et de vivre de manière juste ‒ sur le chemin de la justice pourrait-on dire ‒ tout en continuant d’exercer leur profession.

Notre texte, bien qu’appartenant à l’évangile selon saint Matthieu, paraît renvoyer implicitement à une présentation de la mission de Jean le Baptiste plus proche de celle que l’on trouve dans l’évangile selon saint Luc : la prédication de Jean le Baptiste aurait attiré non pas les autorités religieuses juives mais des personnes en difficultés avec ces autorités juives notamment celles exerçant des professions considérées comme incompatibles avec la bonne observance de la Loi comme les soldats et les publicains qui apparaissaient en outre comme des collaborateurs de l’occupant romain. À ces personnes rejetées par les autorités religieuses juives, Jean le Baptiste proposait dans un langage très rude exhortant à la pénitence la possibilité, en se convertissant de vivre selon la justice, tout en conservant leur profession. L’enseignement de Jésus se situe sur ce point sur la droite ligne de celui de Jean le Baptiste. Lui aussi appelle à la conversion à la metanoia dans la perspective de la venue imminente du royaume et lui aussi s’adresse aux pécheurs. Le récit de la vocation de saint Matthieu (Mt9,9-13) est de ce point de vue caractéristique. Jésus appelle à sa suite Matthieu alors qu’il est assis à son bureau de publicains et accepte de prendre son repas en compagnie de Matthieu et d’autres pécheurs et publicains. Aux pharisiens qui s’en indigne Jésus répond qu’il « n’est pas venu appeler les justes mas les pécheurs » (Mt 9,13) L’évangile selon saint Luc comprend deux autres récits exemplaires d’une femme pécheresse – une prostituée même si saint Luc n’écrit pas le mot – dont Jésus remet les péchés en raison de sa foi et de son amour (Lc 7,36-50) et d’un chef des publicains, Zachée, qui, après avoir reçu Jésus dans sa maison, renonce à une partie de son fortune et se propose même de rembourser au quadruple les contribuables auxquels il aurait extorqué indument de l’argent (Lc 19, 1-10). Bien qu’appartenant à l’évangile selon saint Matthieu ce texte reprend un thème surtout illustré par l’évangile selon saint Luc : les pécheurs – publicains et prostitués notamment – sont venus à Jean le Baptiste puis Jésus et se sont convertis à leur prédication.


Méditation du vendredi : le refus de se repentir des grands-prêtres et des anciens du peuple.


Saint Matthieu présente la conversion des pécheurs et des publicains comme un signe qui aurait dû amener les grands-prêtres et les anciens du peuple à se repentir. C’est ce qu’indique l’expression « avoir vu cela ». La conversion de pécheurs publics tels que des publicains ou des prostitués à la suite de la prédication de Jean le Baptiste authentifie sa mission et montre qu’il vient bien de Dieu. En quelque sorte Jean le Baptiste pourrait être ici assimilé au prophète Jonas dont la prédication a obtenu la conversion des habitants de Ninive. Les évangiles selon saint Matthieu (Mt 12,39, et selon saint Luc (11,29) comportent une parole de Jésus dans laquelle il évoque le « signe de Jonas » : « Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe mais en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. » Dans l’évangile selon saint Matthieu le signe de Jonas est son séjour trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin qui est interprétée comme une préfiguration de la résurrection. Mais, dans l’évangile selon saint Luc ce signe de Jonas n’est pas précisé mais mis en relation avec la conversion des habitants de Ninive « Car Jonas a été un signe pour les habitants de Ninive ; il en sera de même pour les habitants de cette génération. »On pourrait donc dire que de même que la conversion des Ninivites à la prédication de Jonas montre que celui-ci était un authentique prophète, de même la conversion des publicains et des prostitués à la parole de Jean le Baptiste montre que celui-ci était un authentique envoyé de Dieu. Or, malgré cela, les grand-prêtres et els anciens du peuple refusent toujours à croire de Jean le Baptiste. Jésus oppose ses auditeurs au premier fils de la parabole qui s’était repenti plus tard. Eux ne l’ont pas fait. Ce que reproche ici Jésus à ses auditeurs est moins de ne pas avoir cru à Jean le Baptiste que de refuser de reconnaître leur erreur. Les grands-prêtres et les anciens du peuple ne voulaient pas reconnaître que le baptême de Jean venait du ciel de peur de se voir reprocher de pas y avoir cru. Or ce que Jésus leur reproche c’est de continuer à ne pas y croire aient vu les effets spectaculaires de ce baptême, la conversion des gens de mauvaise vie, publicains et prostitués. En fait ce que Jésus leur reproche c’est leur incapacité à reconnaître qu’ils se sont trompés, qu’ils sont eux aussi des pécheurs. Sur le fond Jésus et les grands-prêtres ont une conception radicalement différente du péché. Pour les grands prêtres, pécher c’est se rendre impur, coupable d’une faute envers la Loi. Eux-mêmes ont la tâche d’expier les péchés du peuple en offrant des sacrifices et ils doivent donc se préserver au maximum de toute impureté. Jésus considère avant tout le péché comme un refus d’écrouter la parole de Dieu, de la croire et de l’accomplir. Tout homme est pécheur à un moment ou à un autre mais l’on peut obtenir le pardon de ses péchés si l’on reconnaît son erreur et change sa conduite. Aux yeux des grands-prêtres, leurs refus de connaître l’origine divine de Jean le Baptiste ne saurait constituer un péché. Ils n’ont donc pas à s’en repentir. Pour eux, les pécheurs ce sont ceux qui se trouvent dans une situation d’impureté comme les publicains et les prostitués et ceux qui se commettent avec eux comme Jean le Baptise et Jésus et prennent le risque d’être contaminés par leur impureté.


Méditation du samedi : Se repentir et faire la volonté de Dieu.


Le texte d’évangile que nous venons d’étudier se compose on l’a vu de deux parties : la parabole des deux fils et son explication. Or la lecture laisse apparaître un certain décalage entre ces deux parties. En effet la parabole des deux fils insiste sur la nécessité de ne pas se contenter de dire « Moi, Seigneur » comme le fait l’autre fils mais de « faire la volonté du Père » comme l’accomplit finalement le premier fils malgré son refus initial. L’explication de la parabole souligne davantage la nécessité de se repentir, de reconnaître ses fautes et de croire en la parole de Dieu proclamée par Jean le Baptiste (et ensuite par Jésus) pour parvenir au Royaume. Essayons maintenant d’examiner plus précisément les éléments qui permettent de faire le lien entre ces deux parties.

Du point de vue du vocabulaire le seul lien significatif entre les deux parties du texte est le verbe « se repentir ». Le repentir du premier fils dans la parabole est explicitement opposé au refus de se repentir des grands-prêtres et des anciens du peuple. De plus même si cela n’est pas directement formulé dans le texte, si les publicains et les prostitués ont cru à la parole de Jean le Baptiste, cela suppose qu’ils se sont repentis ; de fait l’appel sinon au repentir du moins à la conversion est au centre de la prédication de Jean le Baptiste d’après saint Matthieu. En Mt 3,2, Jean le Baptiste proclame : « Convertissez-vous car le royaume des cieux est tout proche » ; en Mt 3,11 il présente ainsi son action : » Moi, je vous baptise dans l’eau en veut de la conversion. Or la conversion telle que l’envisage Jean le Baptiste implique de ne pas en rester à des paroles mais de passer aux actes, « de produire des fruits » : « produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : “nous avons Abraham pour père.” » Le véritable repentir, la conversion authentique suppose de ne pas rester à des paroles mais de faire des actes conformes à la volonté du Père.

Mais y aurait-il besoin de se repentir pour faire la volonté de Dieu ? Les grands prêtres et les anciens du peuple ne se considèrent pas comme pécheurs et n’éprouvent aucun besoin de se repentir ; l’autre fils de la parabole ne semble pas non plus avoir besoin de se repentir puisqu’en parole il est pleinement avec son père. Pourtant il ne fait pas sa volonté, ne va pas travailler à sa vigne. C’est peut-être justement parce qu’il se croit en plein accord avec son père que l’autre fils néglige de faire sa volonté. Son attitude peut être aussi guidée par la peur de mal faire car faire c’est prendre le risque de mal faire, de déplaire au père. Lorsqu’on croit que l’on est en plein accord avec Dieu, on peut à la fois penser qu’il n’est pas nécessaire d’agir et être paralysé par la peur de perdre cette situation privilégiée. En fait pour faire la volonté de Dieu, il faut admettre au préalable que nous ne sommes pas pleinement en accord avec Dieu et que nous un effort à fournir pour nous rapprocher de lui. La reconnaissance de notre péché, de notre insuffisance par rapport à Dieu est bien nécessaire pour que nous revenions vers Lui en faisant ce qu’ il nous demande.

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